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Affichage des articles du janvier, 2026

Axa Escande (1824–1920) - La femme qui ne disparaît pas

Naître dans un monde qui sait durer Chez les Escande, la réussite ne fait pas de bruit, mais elle s’installe. Avant même le père d’Axa, la maison est déjà debout. Son grand-père, Jean Baptiste Escande , né vers 1747, est notaire et maire de Boissezon. Un notable rural de l’Ancien Régime finissant, de ceux qui tiennent les registres, les actes, les équilibres locaux. Il meurt en 1821, laissant derrière lui plus qu’un nom : une position. Son fils, Jean-Baptiste Marie Escande , prolonge et élargit l’assise. Né en 1780, il devient notaire à Mazamet, puis maire de la ville de 1819 à 1830. Il traverse l’Empire, la Restauration, les débuts de la Monarchie de Juillet sans perdre pied. Servir l’État, administrer une ville, enregistrer les biens et les successions : il sait faire. Il meurt en 1830, à cinquante ans, laissant une maison déjà solidement installée dans la bourgeoisie locale. Les fils confirment la trajectoire. L’un, Léopold Escande , devient avocat-notaire : la continuité civile, l...

ÉPILOGUE — Ma route vers Manny

Tout est parti d’une publicité. Une petite réclame anodine pour des pastilles Jessel, aperçue au détour d’un journal ancien. Un nom inconnu, une typographie des années trente, un produit oublié. Rien qui, en apparence, méritait d’être creusé. Et pourtant, c’est souvent dans ces chemins minuscules que se cachent les grandes histoires. J’ai voulu comprendre. Qui était ce Jessel ? Pourquoi son nom circulait-il dans les journaux de l’époque ? Et surtout : comment un homme dont on ne trouve presque rien dans les archives françaises pouvait-il occuper autant d’espace dans les pages mondaines ? Au début, Manuel, que j’ai surnommé Manny ressemblait à un personnage de roman : un étranger élégant, bien mis, courant les salons parisiens comme un Comte de Monte-Cristo en transit. On le voyait partout et nulle part : Ozoir-la-Ferrière, rue Mirabeau, dans les cocktails américains de la rive droite. Puis il disparaissait. Comme s’il s’était évaporé. Alors j’ai suivi la trace. J’ai trouvé sa n...

Jessel 10 — Epoque contemporaine

  1950–2000 Les années cinquante commencent comme une évidence : tout ce qui était fragile tient enfin debout. Pour la première fois depuis longtemps, Suzanne a le sentiment que le sol cesse de bouger sous ses pieds. La France reconstruit, consomme, se soigne, réclame du confort, de la santé simplifiée, des remèdes accessibles. Le laboratoire Jessel arrive pile au bon moment. Suzanne fabrique ce qui fonctionne. Et Manny vend ce qu’i l fait brille r . La SARL prend son envol (1950–1952) Au 56 rue de Chézy, Neuilly, l’installation est efficace : à côté de la très belle demeure Art Déco, quelques pièces bien rangées, une salle de fabrication où l’odeur mentholée du Végebom flotte en permanence, un petit bureau, deux téléphones, une secrétaire qui tape avec un sérieux presque militaire. Pas d’esbroufe. Pas de panonceau doré. Un endroit où l’on travaille. Suzanne dirige. Toujours. Manny, lui, ne met pas les mains dans la vaseline ni dans l’huile de foie de morue. Ce n’est pa...

Jessel 9 — Au bout de l’élan

  1943 - 1950 L’équilibre se reforme. Mais quand la guerre s’essouffle enfin, rien n’est comme avant. Le laboratoire, c’était elle. En silence. Sans réclamer quoi que ce soit. Mais c’était elle. Manny, lui, avait glissé ailleurs. Installé à New York, il vivait 1170 Cinquième Avenue , dans un appartement presque trop élégant pour un homme qui changeait si souvent de continent. Gertrude était avec lui — parfaitement à sa place dans l’Upper East Side, où tout le monde a l’air un peu trop sûr de lui. Manny travaillait pour McCoy’s Products Inc., 522 Fifth Avenue, un immeuble saturé de fabricants de cosmétiques, d’importateurs, de distributeurs, de firmes pharmaceutiques privées. En clair : le jumeau américain du laboratoire Jessel, avec plus d’ascenseurs et plus de dollars. Sur ses documents officiels, sa profession se résume en un mot : manufacturer. Parfaitement Manny : assez flou pour pouvoir tout contenir, assez flatteur pour n’être jamais questionné. Depuis New York, il resta...

Jessel 8 — : Tensions

 1940 - 1942 Manny avant la tempête : élégant, nerveux, toujours drôle Il continue à plaisanter, à parler de New York, des paquebots, du Country Club, des soirées dans les salons anglophones. Il lit les journaux, bien sûr. Il sait. Comment ne pas savoir ? 1933 a déjà été une gifle pour tout homme juif issu d’Europe. 1939 confirme toutes les craintes. Mais Manny est de la race de ceux qui répondent au tragique avec de l’humour. C’est sa manière de tenir debout. Suzanne, elle, ne se disperse pas. Là où Manny tourne en rond, Suzanne trace une ligne droite. Elle continue d’organiser le laboratoire : comptes, matières premières, étiquettes, formulations, stocks, registres. Elle recrute une facturière en 1940, essaie de monter un laboratoire à Marseille. Suzanne, comme toujours, tient la maison, les enfants – 5 maintenant - et le laboratoire. Sans emphase, sans plainte, sans effet dramatique. Les pubs continuent Même en 1940, les publicités Jessel continuent de fleurir dans les journaux ...

Jessel 7 — Leur belle époque

 1934 - 1937 Pendant que l’Europe commence à sentir la brûlure — l’arrivée d’Hitler en 1933, les journaux qui s’inquiètent — Manny compense par le charme et la légèreté . Il plaisante, raconte ses traversées, imite l’accent des stewards américains, parle des gratte-ciels comme d’anciens amis. On le retrouve dans les colonnes mondaines. Et une jeune femme qui va compter pour lui. En mai 1934, l’ Excelsior signale un tournoi de golf à Ozoir-la-Ferrière : Mlle Gertrude Delaney termine un parcours en 73. Elle rit fort, elle parle un anglais rapide, elle a un swing sûr. Elle est moderne, sportive, catholique, irlandaise, parfaitement à l’aise dans ces clubs américains qui importent les États-Unis au cœur de la Brie. Elle travaille comme fonctionnaire à l’ambassade de « l’État libre d’Irlande » . C’est probablement là, à Ozoir ou dans une réception anglophone, qu’ils se rencontrent. Avec Manny, ce genre de choses n’a pas “lieu” : ça arrive, simplement. En parallèle, Suzanne or...

Jessel 6 — Alliance improbable

1932 - 1933 Image artificielle Ils ne sont pas amis. Ils ne sont pas alliés. Ils ne sont pas faits pour s’entendre. Et pourtant, à partir de 1932, leurs trajectoires — jusque-là parallèles, l’une verticale et régulière, l’autre horizontale et indisciplinée — vont se croiser exactement au bon moment. Suzanne vient d’obtenir son doctorat. Elle a derrière elle des années de nuits courtes, de mémoires annotés au crayon, d’enfants à consoler, de repas expédiés avant les cours. Elle avance maintenant avec la confiance calme de ceux qui savent exactement ce qu’ils valent techniquement . Son idée n’est pas révolutionnaire : reprendre la formule de son grand-père Miot et en faire quelque chose de sérieux. Un baume végétal, doux, efficace, moderne. Son laboratoire, elle l’imagine déjà : petit, propre, rangé, méthodique. Mais il lui manque quelque chose : ce qu’elle déteste le plus demander. Un partenaire. Manny, lui, flotte à Paris depuis deux ans. Il sort du krach de 1929 sans une ég...

Lucien Monsarrat, celui qui voulait être irréprochable

Il n’y avait aucune raison que je m’intéresse à Lucien Monsarrat. À l’origine, je travaillais sur Manuel Jessel . Un autre nom, une autre lignée, un autre fil. Et puis, comme souvent en généalogie, en tirant doucement sur une archive, un personnage est venu avec insistance. Pas le plus spectaculaire. Pas le plus aimable non plus. Mais impossible à contourner. Lucien Monsarrat n’a rien d’un aventurier. Médecin, bourgeois, parisien d’adoption, il traverse la fin du XIXᵉ siècle et la première moitié du XXᵉ sans éclat, sans scandale, sans rupture apparente. Et pourtant, autour de lui, les femmes meurent, les enfants disparaissent, les maisons se ferment et se rouvrent, les villes changent, les régimes passent. Ce récit n’est pas une biographie au sens strict. C’est une enquête narrative . Une tentative de comprendre comment un homme tient sa place quand tout vacille, comment une respectabilité se construit, se défend, parfois au prix du silence, et ce que cela fabrique chez ceux qui gr...

Jessel 5 — Femme moderne

 1930-1932 Les années 1930 n’ont pas changé Suzanne. Elles l’ont affûtée. Elle habite toujours Villa de Ségur, un Paris chic, élégant, serré, où l’on naît médecin comme on naît vigneron en Bourgogne. Suzanne appartient à cet endroit. Par sa naissance, mais aussi par son travail. Après son diplôme de pharmacie obtenu en 1928, elle a plongé dans la médecine avec la même méthode qu’elle applique à tout : se lever tôt, s’organiser, ne pas perdre de temps, ne pas perdre d’énergie. Là où d’autres étudiants abandonnent un semestre, se perdent, hésitent, elle avance. À la maison, les choses sont toujours aussi simples et compliquées à la fois. Trois enfants, un mari interne à Tenon — ce qui, dans un couple, signifie essentiellement un fantôme en blouse blanche qui passe entre deux gardes. Suzanne ne s’en formalise pas. Elle sait que la vie hospitalière appelle ailleurs, et que son mari a choisi un métier qui ne tolère ni repos ni heures fixes. Elle peut tout de même s’appuyer sur ...