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Jessel 10 — Epoque contemporaine

 1950–2000

Les années cinquante commencent comme une évidence : tout ce qui était fragile tient enfin debout. Pour la première fois depuis longtemps, Suzanne a le sentiment que le sol cesse de bouger sous ses pieds. La France reconstruit, consomme, se soigne, réclame du confort, de la santé simplifiée, des remèdes accessibles.

Le laboratoire Jessel arrive pile au bon moment. Suzanne fabrique ce qui fonctionne. Et Manny vend ce qu’il fait briller.

La SARL prend son envol (1950–1952)

Au 56 rue de Chézy, Neuilly, l’installation est efficace : à côté de la très belle demeure Art Déco, quelques pièces bien rangées, une salle de fabrication où l’odeur mentholée du Végebom flotte en permanence, un petit bureau, deux téléphones, une secrétaire qui tape avec un sérieux presque militaire.

Pas d’esbroufe. Pas de panonceau doré. Un endroit où l’on travaille.

Suzanne dirige. Toujours. Manny, lui, ne met pas les mains dans la vaseline ni dans l’huile de foie de morue. Ce n’est pas son rôle. Il circule, conseille, séduit, appelle des contacts, pousse des encarts publicitaires, écrit trois lettres qui valent dix rendez-vous.

Le duo fonctionne comme une entreprise familiale parfaitement dissonante : un pilier et un courant d’air. Mais un courant d’air qui fait entrer l’argent.

Les publicités : une mise en scène nationale

Depuis 1934, ils ont confié leur communication comme on dirait aujourd’hui à Thompson, la plus grosse agence américaine qui a des bureaux à Londres et Paris. Les publicités des laboratoires Jessel ont envahi littéralement la presse française, aussi bien locale que coloniale.

On les trouve partout : France-Soir, Le Petit Parisien, L’Afrique du Nord Illustrée, Confidence, La Dépêche. Elles sont à la fois sérieuses et délicieusement exagérées : des enfants maigres qui reprennent 3 kilos en trois semaines, des écolières ravies d’avoir “de beaux os”, des hémorroïdes terrassées par un docteur miraculeux, des eczémas vaincus en 48 heures ; des slogans à la fois naïfs et irrésistibles.

Suzanne soupire parfois devant certains slogans trop enthousiastes. Manny rit. Et tout le monde encaisse, ce qui aide beaucoup à relativiser l’esthétique discutable de certaines réclames. Il est probable que Manny ait tenté de lancer la marque Lax-Pomme avec un slogan d’époque : « ne plaisantez plus avec votre constipation ».

Le style Manny, version 1950

Manny est présent par vagues. Il habite officiellement rue Ancelle, à deux pas du laboratoire. À cinquante ans passés, il reste élégant, drôle, impeccablement mis. Il parle toujours de la Cinquième Avenue comme si c’était chez lui — ce qui est vrai — et de Neuilly comme d’une banlieue exotique, ce qui fait rire Suzanne à chaque fois.

C’est Manny : intermittent, mais efficace. Et toujours avec cette légèreté qui donne l’impression qu’il ne force jamais.

Suzanne est toujours là. Jessel est — à ce moment précis — SA réussite. Et contre toute attente, c’est dans cette décennie-là qu’elle devient ce qu’elle n’a jamais revendiqué être : une patronne. À sa manière. Sans grands mots. Sans lourdeur. Juste avec une constance impeccable.

1954 : l’apogée de Manny

Vers 1954, le laboratoire arrive à un sommet.

Végebom devient un produit reconnu — exactement comme aujourd’hui, mais en version plus brute, plus artisanale. Ce n’est pas une grande entreprise. Ce n’est pas une fortune spectaculaire. C’est mieux : une réussite durable, bien faite, bien gérée, solide.

Une réussite à la française — discrète, efficace, sans grandiloquence.

L’âge d’or Jessel, c’est ça : un moment suspendu où tout coule. Où tout se vend. Où tout se tient. La suite — les années 1955–1962, les voyages, les dernières ambitions de Manny, la vieillesse élégante — viendra plus tard.

Pour l’instant, le laboratoire Jessel est au sommet. Un sommet modeste, mais un sommet quand même.

Les années soixante arrivent. Elles ne ressemblent plus aux années trente. Ni aux années cinquante. Le pays change. Les familles changent. Les marchés changent. Et le laboratoire Jessel, discret mais tenace, s’inscrit dans cette lente transformation comme une petite maison qui connaît la pluie par cœur.

Les fondateurs s’éloignent. Par étapes.

Suzanne, d’abord, ralentit. Pas dans la précision, jamais. Mais dans le rythme. Elle a passé vingt ans à porter le laboratoire sur son dos. Vingt ans à vérifier chaque lot, chaque pot de Végebom, chaque commande. Elle a élevé ses enfants, continué à soigner les clients, dirigé son équipe — une petite équipe, jamais plus de quatre ou cinq personnes, parce que Suzanne préférait toujours la qualité à l’empilement.

Dans les années 60–70, elle cède la place doucement. Elle vieillit dans sa maison de Montlignon, près de la forêt de Montmorency. Le fils de Manny, Michael, reprend la direction. Avec à ses côtés Trudi, son épouse. Puis, probablement le frère cadet. Puis ses fils John et Myles, la génération suivante.

Les années 1990–2000 : la transition vers l’ère industrielle

Le monde change : l’industrie pharmaceutique se concentre, les normes se durcissent. Les procès-verbaux de 2002 montrent la mutation finale : malgré l’opposition de Michael, Trudi, John et Myles cèdent la société. Une longue histoire familiale se referme doucement.

Le pot de Végebom, la création du Dr Miot, lui, reste. Presque identique.

Un fantôme vert qui traverse les générations.

Dans un salon, à Paris, un soir de 1930, personne n’aurait parié là-dessus.



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