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Chapitre 14 - Monique, héritière des silences

(Récit de Georges)

Faut que je vous dise un truc. C’est pas tous les jours qu’un vieux bonhomme comme moi, 70 balais bien tapés, s’assoit pour causer. Mais Monique… Monique, c’est pas n’importe qui.

Quand elle est arrivée chez nous, elle avait à peine un an. Une toute petite, avec des yeux graves, comme si elle avait déjà compris que le monde, c’était pas une partie de plaisir. Son père était mort, sa mère, partie va savoir où. Y’avait plus que nous. Louise et moi. Alors on a dit oui. Sans réfléchir. Faut dire, dans la famille, on compte pas quand c’est pour les gamins. Et il faut dire que sa mère.. Sa mère ? Elle a filé, sans un mot, sans nous donner un sou. Même l’allocation qu’elle touchait pour la gamine, on l’a jamais vue. Quant à sa vie… disons qu’elle avait ses priorités, Suzanne.

Moi, Georges Morel. Né à Vouziers, j’ai grandi à Paris, aux Batignolles puis à Vincennes, mais je suis un vrai ardennais.. Et j’ai pas passé ma vie à planter des patates, non. Ni à tamponner des lettres comme mon père. Comme je mesurais 1,57 m, j’ai pas eu droit aux tranchées en 14. J’étais trop court, paraît-il. Mais j’ai servi quand même. Mécano dans l’aviation, division Voisin. On faisait voler des trucs qui tenaient à peine l’air, mais j’vous jure qu’on y croyait. Des fous volants dans des caisses à savon, mais avec le cœur.

Après la guerre, j’ai roulé ma bosse. Paris, Vincennes, même l’Algérie. Là-bas, j’ai rencontré Louise. Une femme comme on n’en fait plus. Le genre qui vous fait oublier les autres, même les mortes. Elle, c’était le soleil. Moi, j’étais plutôt la clé à molette et le cambouis. Mais ça collait. Elle, la fille de colon, elle a dit oui à un petit mécano râleur des Ardennes. Après la mort de son père, on est rentrés au pays. Dans les brumes. Par amour. Faut le faire.

Et puis Monique est arrivée. Une petite nièce, mais on l’a élevée comme la nôtre. Louise s’est occupée d’elle avec une patience d’ange. Elle lui a appris à lire, à écrire, à tenir une maison, à ne pas baisser les yeux. Moi, j’étais moins tendre, je l’avoue. Elle m’a même trouvé dur. Mais je l’aimais, cette gamine. Je lui racontais mes histoires de moteurs et d’ailes déployées. Elle écoutait. Avec ses grands yeux sérieux. Elle disait rien, mais elle comprenait tout.

On savait bien qu’elle venait de loin. Pas de kilomètres — de loin dans le cœur. Y’avait un vide en elle. Celui d’une mère envolée, d’un frère, d’une sœur qu’elle ne voyait plus. On n’a jamais su quoi dire pour combler ça. Alors on a fait avec. On lui a donné un toit, un peu de chaleur, une place à table. Et surtout : la dignité. Parce que chez nous, on se tient droit, même quand la vie vous a tordu.

Louise est partie en 1950. Le soleil s’est éteint d’un coup dans la maison. Et moi, j’ai tenu encore deux ans. Monique n’avait pas dix sept ans quand j’ai passé l’arme à gauche. Trop jeune pour rester seule. Trop forte pour se laisser couler.

Après, je ne saurais pas dire. Elle s’est mariée en 1959, avec Jean-Claude. Un homme droit, taiseux comme elle. Ils n’ont jamais parlé de tout ça, pas même à leurs enfants. Pas un mot sur Suzanne. A peine un mot sur moi. C’est comme ça. Y’a des silences qui tiennent toute une vie.

Pour situer les différents membres de la famille de Suzanne, consultez l’arbre généalogique

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