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ÉPILOGUE — Ma route vers Manny


Tout est parti d’une publicité. Une petite réclame anodine pour des pastilles Jessel, aperçue au détour d’un journal ancien. Un nom inconnu, une typographie des années trente, un produit oublié. Rien qui, en apparence, méritait d’être creusé. Et pourtant, c’est souvent dans ces chemins minuscules que se cachent les grandes histoires.

J’ai voulu comprendre. Qui était ce Jessel ? Pourquoi son nom circulait-il dans les journaux de l’époque ? Et surtout : comment un homme dont on ne trouve presque rien dans les archives françaises pouvait-il occuper autant d’espace dans les pages mondaines ?

Au début, Manuel, que j’ai surnommé Manny ressemblait à un personnage de roman : un étranger élégant, bien mis, courant les salons parisiens comme un Comte de Monte-Cristo en transit. On le voyait partout et nulle part : Ozoir-la-Ferrière, rue Mirabeau, dans les cocktails américains de la rive droite. Puis il disparaissait. Comme s’il s’était évaporé.


Alors j’ai suivi la trace.

J’ai trouvé sa naissance au milieu de la pampa argentine. J’ai trouvé Sarah et Arnoldo, ses parents, juifs moldaves qui avaient fui les pogroms russes avant de tenter leur chance à l’autre bout du monde. J’ai retrouvé Buenos Aires, Once, ses rues encombrées, ses foules polyglottes, et cet enfant qui apprenait très tôt à se faufiler. Puis New York. Puis ces documents américains, précis comme seuls les documents américains savent l’être : déclarations, registres de voyage, adresses, professions floues mais répétées ; Estoril. Ce palace de roman où Manny s’est posé quelques jours ou quelques semaines avant de pouvoir encore une fois regagner New York.

Et après Manny, il y avait Suzanne. Suzanne la brillante, la méthodique, la patiente. Suzanne qui tenait un foyer, cinq enfants, un doctorat et un laboratoire sans jamais hausser la voix. Suzanne qui avait reçu une formule de son grand-père médecin et qui, sans bruit, en avait fait une entreprise.

À force de suivre ces itinéraires, de feuilleter des registres, de coller des dates, de recouper des faits, j’ai fini par écrire ce récit comme on reconstruit une maison dont il ne reste que les fondations. J’ai imaginé des scènes, j’ai interprété des silences, j’ai essayé de rester fidèle à ce que disent les archives — et à ce qu’elles laissent deviner.

Est-ce que tout est vrai ? Je n’en sais rien. Peut-être que Manny était un affairiste vulgaire, le genre d’homme qui fait de l’argent avec tout et n’importe quoi, même des bonbons à l’huile de foie de morue ! Peut-être que Suzanne était ambitieuse, sèche, décidée à gravir l’échelle sociale sans se retourner. Peut-être que leur alliance n’avait rien de romanesque. Peut-être.

Mais j’ai aimé les voir autrement. J’ai aimé Manny le léger, Manny le charmant, Manny le survivant. J’ai aimé Suzanne la rigoureuse, Suzanne la tenace, Suzanne la silencieuse.

Deux êtres loin de mes vignerons alsaciens, mais tout aussi humains dans leurs contradictions, leurs choix, leur manière de traverser leur époque.

Au fond, ce récit n’est rien d’autre qu’une déambulation : une promenade à travers des archives, des journaux, des photos, des voyages, des publicités, des vies reconstituées.

Une histoire née d’une simple curiosité — et qui m’a emmené beaucoup plus loin que je l’aurais imaginé.

Je pensais en avoir fini avec cette histoire et retourner à mes autres Jessel, ceux des vignes d’Alsace, ceux qui ne flottaient pas entre deux continents, ceux dont les histoires ne surgissent pas dans les pages mondaines, mais dans la terre.

Et j’ai cédé à ma curiosité ! Ou est-ce Suzanne qui m’a tiré par la manche ? Allez, les vignerons alsaciens ne vont pas disparaître des archives. Alors, je suis allé fouiller du côté de Suzanne. Encore un autre monde que je vous raconte dans ma prochaine enquête narrative.


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