1930-1932
Les années 1930 n’ont pas changé Suzanne. Elles l’ont affûtée.
Elle habite toujours Villa de Ségur, un Paris chic, élégant, serré, où l’on naît médecin comme on naît vigneron en Bourgogne. Suzanne appartient à cet endroit. Par sa naissance, mais aussi par son travail.
Après son diplôme de pharmacie obtenu en 1928, elle a plongé dans la médecine avec la même méthode qu’elle applique à tout : se lever tôt, s’organiser, ne pas perdre de temps, ne pas perdre d’énergie. Là où d’autres étudiants abandonnent un semestre, se perdent, hésitent, elle avance.
À la maison, les choses sont toujours aussi simples et compliquées à la fois. Trois enfants, un mari interne à Tenon — ce qui, dans un couple, signifie essentiellement un fantôme en blouse blanche qui passe entre deux gardes. Suzanne ne s’en formalise pas. Elle sait que la vie hospitalière appelle ailleurs, et que son mari a choisi un métier qui ne tolère ni repos ni heures fixes. Elle peut tout de même s’appuyer sur deux domestiques pour s’occuper de l’appartement et un peu des enfants.
Elle travaille le soir, dans le calme de l’appartement. Elle ne s’interrompt que pour calmer un enfant qui pleure, vérifier une fièvre ou ramasser un jouet coincé sous un meuble. Rien n’est spectaculaire. Mais tout est précis.
Elle prend des notes d’une écriture nette, apprend les gestes du laboratoire, les raisonnements cliniques, les bases de la physiologie. Honoré, ORL, a beaucoup appris du docteur Miot — le grand-père de Suzanne, sommité du domaine. Elle, de son côté, s’intéresse aussi à ce baume quasi universel qu’il a élaboré : non comme un héritage sentimental, mais comme un outil. Une formule. Une possibilité.
Que faire du Végébom ?
En filigrane, une idée se forme : que le savoir de son grand-père n’est pas seulement un souvenir d’enfance raconté par son père, mais matière à faire quelque chose, à produire quelque chose.
Elle ne l’appelle pas encore Végébom. Elle ne l’appelle rien. Elle s’y intéresse comme on s’intéresse à un mécanisme qu’on pressent juste, efficace, discret. Dans son entourage, on admire sa détermination, tout en la réduisant poliment : “Elle est courageuse”, dit-on. Ce qui est une manière de ne pas reconnaître qu’elle est surtout brillante.
En vérité, Suzanne déteste l’admiration. Elle veut des résultats, pas des compliments. Alors elle travaille. Encore. Toujours.
En 1932, elle obtient son doctorat en médecine. Une mention. Une reconnaissance. Un papier qui dit : “Vous aviez raison de persévérer.”
Elle ne fête rien. Elle rentre simplement chez elle, prépare un repas, couche ses enfants, reprend son cahier de notes.
Mais une phrase s’est installée dans son esprit, sans qu’elle ose encore la formuler : Il faudrait un associé. Pas quelqu’un pour m’aider : quelqu’un pour m’accompagner. Quelqu’un de différent. Quelqu’un qui sache voir plus loin que le laboratoire.
Elle n’a aucune idée, alors, que cet associé existe déjà, quelque part entre Mirabeau, Ozoir et un salon rempli de conversations creuses.
Elle l’a déjà croisé. Une fois. Un soir. Sans importance.
Pour
l’instant, Suzanne construit. Sans bruit, sans pause. Et le monde
autour d’elle n’imagine même pas ce qu’elle prépare.

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