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Ils ne sont pas amis. Ils ne sont pas alliés. Ils ne sont pas faits pour s’entendre. Et pourtant, à partir de 1932, leurs trajectoires — jusque-là parallèles, l’une verticale et régulière, l’autre horizontale et indisciplinée — vont se croiser exactement au bon moment.
Suzanne vient d’obtenir son doctorat. Elle a derrière elle des années de nuits courtes, de mémoires annotés au crayon, d’enfants à consoler, de repas expédiés avant les cours. Elle avance maintenant avec la confiance calme de ceux qui savent exactement ce qu’ils valent techniquement.
Son idée n’est pas révolutionnaire : reprendre la formule de son grand-père Miot et en faire quelque chose de sérieux. Un baume végétal, doux, efficace, moderne. Son laboratoire, elle l’imagine déjà : petit, propre, rangé, méthodique.
Mais il lui manque quelque chose : ce qu’elle déteste le plus demander. Un partenaire. Manny, lui, flotte à Paris depuis deux ans. Il sort du krach de 1929 sans une égratignure — une prouesse dont il ne se vante pas, mais qu’on devine à sa manière d’être là sans être touché par les effondrements des autres. Il fréquente Ozoir, traverse l’Atlantique, fait des affaires à New York et à Paris, s’habille trop bien pour un homme qui n’a jamais d’adresse fixe. Il n’a rien construit de solide. Mais il sait bâtir des apparences, et parfois, ça suffit.
Et surtout : Manny a une qualité rare — une vitesse. Il pense vite, décide vite, vend vite.
Il voit le monde comme un marché mouvant, pas comme une suite de principes.
Leur premier vrai échange n’a rien d’une révélation. Ce n’est pas un coup de foudre intellectuel. C’est un moment prosaïque, presque banal :
— Vous avez déjà travaillé avec des laboratoires ?
— Non. Mais je comprends les gens. Et je comprends le marché.
Elle relève la tête. Il la regarde comme un homme qui évalue un produit. Ça aurait pu être insultant. Ça ne l’est pas. C’est efficace. Elle parle de son baume. Il parle de pastilles. Elle parle composition, posologies, pharmacie. Il parle publicité, distribution, prix, slogans. Deux mondes. Deux langues. Et pourtant, une évidence : ils ont besoin l’un de l’autre.
Elle n’a ni le temps ni l’envie de courir après des investisseurs. Lui n’a pas la compétence pour fabriquer un produit crédible. Ils s’ajustent, simplement. Sans surjeu, sans amitié particulière, sans méfiance excessive.
Une poignée de main plus tard — presque mécanique — quelque chose d’inattendu existe : les Laboratoires Jessel.
Au début, ce n’est rien, deux idées : quelques pastilles d’huile de foie de morue, et une formule végétale mise en pot, une adresse boulevard Haussmann. Un laboratoire encore fragile, coincé entre deux cultures : la rigueur clinique de Suzanne et l’audace commerciale de Manny. Elle montre. Il vend. Elle perfectionne. Il diffuse.
Aucune ambiguïté, aucun flirt, aucune dissonance. Juste une alliance improbable et pourtant parfaitement logique. On ne fabrique pas des empires ainsi. Mais on fabrique quelque chose de plus rare encore : un équilibre.
Et cet équilibre-là, personne ne le verra venir.

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