1934 - 1937
Pendant
que l’Europe commence à sentir la brûlure — l’arrivée
d’Hitler en 1933, les journaux qui s’inquiètent — Manny
compense par le charme
et la légèreté.
Il plaisante, raconte ses traversées, imite l’accent des stewards
américains, parle des gratte-ciels comme d’anciens amis. On le
retrouve dans les colonnes mondaines. Et une jeune femme qui va
compter pour lui.
En
mai 1934, l’Excelsior
signale un tournoi
de golf à Ozoir-la-Ferrière : Mlle Gertrude Delaney termine un
parcours en 73. Elle rit fort, elle parle un
anglais rapide, elle a
un swing sûr. Elle est
moderne, sportive, catholique, irlandaise, parfaitement à l’aise
dans ces clubs américains qui importent les États-Unis au cœur de
la Brie. Elle travaille comme fonctionnaire à
l’ambassade de « l’État libre d’Irlande ».
C’est probablement là, à Ozoir ou dans une réception anglophone,
qu’ils se rencontrent.
Avec
Manny, ce genre de choses n’a pas “lieu” : ça arrive,
simplement.
En
parallèle, Suzanne organise le petit labo du 41 boulevard Haussmann
avec la méticulosité d’une femme qui sait que la science n’a
pas le droit à l’improvisation.
Les
pastilles d’huile de foie de morue — une fois enrobées de sucre
— marchent bien. Végebom, encore discret, s’installe doucement,
mais sûrement : une base végétale, une odeur reconnaissable, un
prix modeste, et un avantage unique — ça marche.
Le style Jessel : des pubs
spectaculaires
À
partir de 1935, les publicités explosent : eczéma aux “résultats
surprenants”, hémorroïdes “guéries sans opération”, enfants
maigres qui reprennent miraculeusement du poids, et même une
infirmière sauvée par Végebom. Manny adore ça. Il rit en lisant
certaines phrases. Il propose des idées. Il reste dans son rôle :
plus showman que patron.
Suzanne
lève un sourcil, corrige deux trois détails, puis retourne à ses
éprouvettes.
En
1937, pendant que les réclames Jessel envahissent la presse, Suzanne
reçoit une mention honorable du jury du Prix Le Piez de l’Académie
de Médecine pour son Manuel de lecture labiale. Elle n’en fait
rien. Elle retourne au laboratoire. Manny, lui, continue de vendre.
1935 : le mariage
Le
21 décembre 1935, Manny épouse Gertrude Joséphine Delaney à
Paris.Elle a 30 ans,
lui
38. La scène est chic : le mariage est célébré devant le
vice-consul
américain,
— Manny domicilié “62 West 14th Street, New York” mais
résidant “21 rue Mirabeau”, Gertrude, domiciliée “37 bis rue
de Villejust”. Sont là pour signer : Harvey Gerry, banquier à la
National City Bank des Champs Élysées, Art O’Brian, ministre
d’Irlande, Menissa Jennings, jeune Américaine rapide et impeccable
dans les salons, et Daniel Marin, adjoint au maire du 6ᵉ, chevalier
de la Légion d’honneur. L’office religieux a lieu ensuite à St
Pierre de Chaillot.
Ça
claque. Sans extravagance, sans champagne débraillé : juste le bon
goût d’un mariage cosmopolite signé Manny Jessel.
On
ne sait pas vraiment qui était amoureux de qui. Mais ils avaient
l’air heureux. Et à défaut d’avoir un pays, Manny venait de se
trouver une famille.
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| Piscine du Berengaria |
Quelques
mois avant le mariage, Manny et Gertrude apparaissent dans le New
York Herald du 7
juin 1935 : ils débarquent du Berengaria,
le plus grand paquebot
de la Cunard, en
provenance des États-Unis. Rien n’est dit, mais tout est clair :
ils ont fait un tour aux États-Unis et
en Argentine pour
présenter Gertrude à la famille Jessel. Des
semaines de bateau. Un continent. Une romance transatlantique. Manny
aime ces symboles. Ça lui donne de l’élan.
En
1936, Manny lance sa fantaisie du moment : l’Institut Elene de
Hollywood au 39 Haussmann. Juste à côté du laboratoire.
Littéralement porte contre porte.
Deux
univers se touchent. Au 39 : glamour hollywoodien, soins, fauteuils
bas, affiches américaines ; au 41 : odeur d’eucalyptus,
préparations végétales, registres de laboratoire, au milieu :
Manny, qui passe d’une porte à l’autre comme s’il sautait
entre deux wagons d’un même train. C’est lui qui finance, mais
c’est une jeune femme née au Caire en 1900, Marcelle Barany qui
dirige,
Manny
n’est pas un homme “qui cherche à réussir”. Il a déjà
réussi. Ce qu’il cherche, maintenant, c’est à rester en
mouvement pour ne jamais sentir le sol trembler sous ses pieds.
L’argent, il en a. L’humour, encore plus. Et l’inquiétude du
monde — Hitler, l’Europe qui se crispe — il la masque en
racontant des histoires de traversées, des anecdotes sur les
gratte-ciels, des blagues que les Américains adorent et que les
Parisiens comprennent à moitié.
Manny
vit bien, vit vite, vit large. Suzanne construit. Et quelque part
entre Haussmann, Mirabeau et Ozoir, un laboratoire commence à
respirer.
23 novembre 1936.
Probablement
passés par l’Irlande voir les parents de Gertrude, on retrouve les
jeunes mariés à Southampton. Une gare maritime anglaise, efficace,
un peu grise, parfaite pour partir sans faire de bruit. Ils
embarquent à bord du Normandie.
Le Normandie, ce n’est pas un bateau, c’est une démonstration de
puissance. Art déco partout, couloirs trop larges, salons qui
ressemblent à des ambassades flottantes. Voyager sur un tel navire,
c’est parfait quand on a une histoire à inaugurer, ou une nouvelle
vie à lancer.
On
imagine le couple fraîchement marié, valises impeccables, allure
maîtrisée. Pas d’effusions sur le quai : les gens qui prennent le
Normandie savent se tenir. Ils savent aussi que ce qu’ils vivent à
bord n’a pas besoin de témoins. Le voyage fait le travail.
À
l’intérieur, tout est réglé pour donner l’impression que le
monde est simple : petits-déjeuners servis comme des cérémonies,
traversée sans roulis, conversations feutrées entre gens qui savent
déjà où ils vont. L’Atlantique devient un décor, pas un
obstacle. C’est exactement ce que cherche Manny : que le passage se
fasse sans heurts.
Le
retour se fait à l’été 1937. Le New York Herald signale que
Manuel et Gertrude
Jessel sont rentrés à
Paris avec leur fils John Arthur, âgé de trois mois. Ils avaient
passé l’hiver et le printemps à New York. À l’arrivée,
boulevard Suchet, il ne s’agit pas d’un retour provisoire mais
d’une installation. Le voyage de noces a probablement
permis à Manny de poursuivre ou relancer ses affaires américaines.
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