Il
continue à plaisanter, à parler de New York, des paquebots, du
Country Club, des soirées dans les salons anglophones. Il lit les
journaux, bien sûr. Il sait. Comment ne pas savoir ? 1933 a déjà
été une gifle pour tout homme juif issu d’Europe. 1939 confirme
toutes les craintes.
Mais
Manny est de la race de ceux qui répondent au tragique avec de
l’humour. C’est sa manière de tenir debout.
Suzanne,
elle, ne se disperse pas. Là où Manny tourne en rond, Suzanne trace
une ligne droite. Elle continue d’organiser le laboratoire :
comptes, matières premières, étiquettes, formulations, stocks,
registres. Elle recrute une facturière en 1940, essaie de monter un
laboratoire à Marseille.
Suzanne,
comme toujours, tient la maison, les enfants – 5 maintenant - et le
laboratoire. Sans emphase, sans plainte, sans effet dramatique.
Les pubs continuent
Même
en 1940, les publicités Jessel continuent de fleurir dans les
journaux : eczéma guéri en quelques jours, hémorroïdes effacées
sans chirurgie, enfants “maigres, chétifs et pâlots” remis
d’aplomb grâce aux pastilles.
Le
style reste joyeusement excessif — très Manny. Mais Suzanne reste
celle qui vérifie que les pots de Végebom ne manqueront pas de
menthol ou de thym.
Estoril : l’hôtel des indécis
Estoril,
sur la côte portugaise. Un paradis pour les exilés, les diplomates,
les aristocrates ruinés, les espions moyens, les joueurs qui n’ont
jamais quitté la table. C’est là que Manny et
Gertrude séjournent
en 1941, à l’Hôtel Parque, un endroit où l’on attend — quoi,
personne ne le sait jamais — en buvant des cocktails en terrasse et
en lisant des journaux internationaux qui arrivent avec un jour de
retard.
Pourquoi
Estoril ? Parce que Manny n’est pas un homme de guerre. La guerre,
l’idéologie, la confrontation : ce n’est pas son terrain. Il est
un homme de transit. Et Estoril est une ville idéale pour les
hommes de transit. De là, il repart pour New York, où il se
réinstalle provisoirement. Toujours élégant. Toujours présentable.
Toujours insaisissable.
Pendant
que Manny flotte entre Lisbonne, New York et on ne sait quel
paquebot, Suzanne essaie de maintenir le laboratoire. Mais
finalement, la production s’arrête.
Le
monde s’effondre. On pourrait croire que ce chapitre annonce la
séparation. En réalité, il annonce une évolution qui arrivera
plus tard.

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