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Lucien Monsarrat, celui qui voulait être irréprochable

Il n’y avait aucune raison que je m’intéresse à Lucien Monsarrat.

À l’origine, je travaillais sur Manuel Jessel. Un autre nom, une autre lignée, un autre fil. Et puis, comme souvent en généalogie, en tirant doucement sur une archive, un personnage est venu avec insistance. Pas le plus spectaculaire. Pas le plus aimable non plus. Mais impossible à contourner.

Lucien Monsarrat n’a rien d’un aventurier. Médecin, bourgeois, parisien d’adoption, il traverse la fin du XIXᵉ siècle et la première moitié du XXᵉ sans éclat, sans scandale, sans rupture apparente. Et pourtant, autour de lui, les femmes meurent, les enfants disparaissent, les maisons se ferment et se rouvrent, les villes changent, les régimes passent.

Ce récit n’est pas une biographie au sens strict. C’est une enquête narrative. Une tentative de comprendre comment un homme tient sa place quand tout vacille, comment une respectabilité se construit, se défend, parfois au prix du silence, et ce que cela fabrique chez ceux qui grandissent dans son sillage.

Lucien I — Naître du bon côté du stéthoscope

Lucien Monsarrat ne naît pas médecin. Il naît dans la médecine.

Mazamet, 1865. Une ville qui sent la laine mouillée, le délainage, la vapeur des usines et l’argent neuf. Ici, on ne devient pas notable en héritant d’un château, mais en tenant un rôle. Le père de Lucien, Jean Bernard Monsarrat, a trouvé le sien : docteur en médecine, installé Grande rue, catholique engagé, conservateur social, présent aux réunions du cercle des ouvriers catholiques. Il soigne les corps, mais aussi les consciences. Il parle aux ouvriers, aux élus, aux notables. Il est de ceux qu’on salue.

Dans cette maison-là, on ne plaisante pas avec la tenue. On reçoit. On est reçu. On sait se tenir à table, dans la rue, à l’église. La mère, Axa Escande — Marie Joséphine Athénaïs Orythie de son prénom complet, ce qui en dit long — veille au maintien, au linge, au rythme de la maison. Elle survivra à tout le monde, ou presque. Mais pour l’instant, elle élève son fils unique dans l’idée simple que certaines places se gagnent, et qu’une fois gagnées, elles se défendent.

Lucien grandit dans ce cadre. Il observe. Il comprend très tôt que la médecine n’est pas seulement une science, mais une position. Être médecin, c’est être vu entrer chez les gens, c’est être invité aux dîners, c’est être celui à qui l’on parle bas quand il passe.

Quand vient le temps des études, Lucien part à Paris. Pas comme un aventurier. Comme un héritier qui doit faire ses preuves. Il est blond, les yeux gris, une stature moyenne, sans éclat particulier. Sa fiche d’externat le dit : sérieux, appliqué, régulier. Il ne brûle aucune étape. Il fait les hôpitaux qu’il faut, dans l’ordre qu’il faut. Il apprend à voir, à écouter, à noter. À ne pas se raconter d’histoires.

Pendant ce temps, la France change. La République s’installe, l’Église recule sans disparaître, les tensions sociales montent. Mazamet s’enrichit, Paris s’agite. Lucien, lui, avance droit. Même l’armée ne l’interrompt pas vraiment : engagé conditionnel, sursis successifs, service repoussé. La médecine passe avant tout. Quand il rejoint enfin son régiment, il en sort avec une mention « assez bien ». Là encore, pas d’éclat. Mais pas de faux pas.

En 1891, il soutient sa thèse. Des scolioses myélopathiques. Le titre n’est pas séduisant. Il est révélateur. Lucien s’intéresse aux corps qui ne tiennent pas droit, aux déformations lentes, aux atteintes invisibles de la moelle. À ce qui se dégrade sans bruit. Il ne choisit pas la médecine triomphante, mais la médecine patiente. Celle qui observe plus qu’elle ne promet.

La même année, il est nommé interne provisoire à l’asile de Villejuif. Là, pas d’opéra, pas de salons. Des couloirs, des corps lourds, des maladies qui durent. Une école sévère. Mais formatrice. Lucien apprend que tout ne se répare pas. Que parfois, il faut seulement accompagner.

Quand il revient à Mazamet, diplôme en poche, il n’est plus seulement le fils du docteur Monsarrat. Il est le docteur Monsarrat. La maison fonctionne. Il y a une domestique. On dîne correctement. On reçoit. On parle politique, religion, affaires locales. On commente Paris. On regarde Lucien, raide dans son costume comme celui qui va reprendre, prolonger, peut-être dépasser.Il se marie. Bien. Dans son monde. Avec des témoins qu’on reconnaît. Tout semble en ordre.

Personne, à ce moment-là, n’imagine encore que la mort va s’inviter si souvent à cette table. Mais Lucien, déjà, a appris une chose essentielle : quoi qu’il arrive, on tient sa place.

Lucien II — Une maison qui se ferme trop vite

Le mariage de Lucien avec Jenny Sarraute, en mars 1893, ressemble à ce que son milieu sait faire de mieux quand il veut montrer que tout est en ordre. Carcassonne, une belle alliance, des témoins choisis avec soin : un banquier, un avocat. Une famille nombreuse, respectable, installée. On ne marie pas seulement deux jeunes gens, on relie des réseaux. Lucien a vingt-sept ans, un diplôme en poche, une place à prendre. Jenny en a vingt-deux. Elle arrive avec ce que l’on attend d’une jeune épouse bourgeoise : une dot, une éducation, une capacité à tenir une maison.

On imagine sans peine les débuts à Mazamet. Une maison déjà organisée, une domestique, des repas réglés, des visites. Le docteur reçoit des confrères, des notables, peut-être un conseiller municipal, un industriel du délainage. Jenny apprend les usages locaux, les heures, les habitudes. Elle n’est pas chez elle, pas encore. Mazamet n’est pas Carcassonne. Mais on s’adapte. On s’adapte toujours.
Et puis, très vite, tout s’interrompt.

Jenny meurt le 4 mars 1894, à Carcassonne. Lucien est à Mazamet. Elle est revenue chez les siens. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas de quoi elle meurt. Les actes sont muets, comme souvent. Mais le fait qu’elle décède loin du domicile conjugal dit quelque chose : la maladie, sans doute, ou l’épuisement, ou une grossesse compliquée. À l’époque, quand une jeune femme va mal, on la renvoie souvent « chez sa mère ». On pense qu’elle y sera mieux soignée, mieux entourée. La médecine n’y voit rien d’anormal.

Pour Lucien, le choc est double. Il perd sa femme, et il se retrouve, à vingt-huit ans, veuf. Dans une ville où tout se sait. Où la maison du docteur, encore neuve dans sa configuration conjugale, se retrouve brutalement silencieuse. Les draps rangés trop tôt. La place à table vide. Les visites qui changent de ton.

Il n’y a pas de traces d’effondrement. Ce n’est pas le genre de milieu qui laisse des traces de ce type-là. On enterre. On reçoit les condoléances. On reprend. La maison continue à fonctionner. La domestique reste. Le père est encore là. La mère aussi. Axa, surtout. Elle connaît ces moments. Elle sait tenir une maison en deuil.

Lucien, lui, ne quitte pas Mazamet. Il travaille. Il opère. La presse professionnelle parle de lui comme d’un chirurgien prometteur. Les mots sont choisis. Ils rassurent. Ils disent que la trajectoire n’est pas brisée. Moins d’un an plus tard, il se remarie.

Ce n’est pas de la légèreté. Ce n’est pas non plus un oubli. Dans son monde, rester veuf trop longtemps est une anomalie. Un homme seul, surtout médecin, est une maison bancale. Il faut une femme pour recevoir, pour organiser, pour donner une forme à la respectabilité. Le mariage avec Marguerite Verdelhan des Fourniels, en janvier 1895, va dans ce sens. Une famille solide, administrative, reconnue. Là encore, le choix est sûr. Un enfant naît. Un fils. Il meurt presque aussitôt.

La mort revient, encore, dans la maison Monsarrat. Cette fois, elle touche directement la filiation. Puis Marguerite tombe malade à son tour. Elle meurt en 1901, à Paris, au domicile conjugal de la rue de la Bienfaisance. Lucien est déjà en train de déplacer son centre de gravité. Paris attire. La carrière aussi. Mazamet commence à se refermer. Deux femmes mortes, un enfant disparu, avant même qu’il ait trente-six ans.
Mais il est maintenant à Paris. Une autre vie commence.

Lucien III — Paris, tenir son rang

Paris n’est pas une fuite. C’est une évidence. 
Quand Lucien Monsarrat s’y installe à la fin des années 1890, il ne débarque pas en provincial débutant. Il arrive avec ses diplômes, ses morts derrière lui, et une idée très claire de ce qu’il veut devenir. Paris est le lieu où une carrière se confirme ou s’éteint. Lui choisit la confirmation.

Il s’installe rue de la Bienfaisance, dans le 8ᵉ arrondissement. Un quartier qui dit tout sans avoir besoin de discours : bourgeois, médical, proche des cliniques, des cabinets, des confrères. On y croise des médecins en redingote, des patients bien mis, des femmes qui savent à quelle heure passer. La maison fonctionne. Il y a du personnel. Les journées sont rythmées par les consultations, les visites, les repas pris correctement. Le veuvage est là, discret, intégré au décor.

Lucien se spécialise en ORL. Un choix moderne. Fonctionnel. On y opère, on y observe, on y manipule des zones sensibles : la voix, la respiration, le visage. Des lieux où tout se joue, socialement aussi. Il ne fait pas que soigner : il montre. Il publie. Il demande à entrer dans les sociétés médicales. Il comprend très bien que la reconnaissance ne tombe pas du ciel. Elle se sollicite, elle se travaille, elle se met en scène avec méthode.

Il fréquente ses pairs. Il assiste aux séances savantes. Il présente un jour un cas de tumeur rare de la langue, devant la Société anatomique de Paris. Rien de tapageur, mais un geste sûr : on ne parle pas devant ces gens-là si on n’est pas prêt. L’acte est chirurgical, l’exposé maîtrisé. Lucien est désormais identifié comme un praticien sérieux, compétent, digne de confiance.

La vie sociale suit. Il ne vit pas replié sur son cabinet. Il sort. Il dîne. Il se montre.

En 1902, il se marie à nouveau. Marguerite Miot. Le mariage a lieu au château de Sermet, en Dordogne. Le décor change, le ton aussi. Un château, une famille installée, une autre manière d’exister socialement. Cette fois, l’union semble plus posée. Une fille naît en 1903 : Suzanne. Une enfant qui arrive dans un intérieur déjà structuré, avec des habitudes, du personnel, des visites. On imagine une maison où l’on reçoit, où l’on parle médecine et politique, où l’on suit les affaires du pays, l’affaire Dreyfus encore dans les mémoires, la République qui s’installe définitivement.

Marguerite meurt en 1904. Au château. Loin du cabinet parisien. Là encore, la mort frappe sans éclat, mais elle frappe juste. Cette disparition laisse autre chose qu’un vide conjugal : elle laisse une enfant sans mère. Suzanne n’a pas encore un an.

Lucien encaisse. Il continue. Il travaille. Il sort. Il maintient sa place. En 1906, il entre à l’Automobile Club. Ce détail compte. L’automobile, à cette époque, n’est pas un simple moyen de transport. C’est un signe d’appartenance. L’année suivante, il achète une Chenard & Walcker 14/16 HP, une voiture coûteuse, moderne, dont la presse spécialisée se fait l’écho. Lucien roule. Littéralement. Il circule dans Paris, vers les cliniques, vers les dîners, vers les théâtres peut-être. L’Opéra n’est jamais très loin pour ce milieu-là.

Les années passent. Lucien ne se remarie pas immédiatement. Il vit. Il s’installe davantage dans ce Paris qui l’a adopté. Il consolide ses réseaux. Il règle ses affaires. En 1913, il n’hésite pas à saisir la justice pour obtenir le paiement de ses honoraires auprès d’un officier. Le geste est révélateur : il connaît sa valeur, il la défend.

En 1914, il est membre du Cercle artistique et littéraire. Il ne s’agit pas d’un caprice. C’est un autre cercle, un autre niveau. Médecins, artistes, écrivains, notables s’y croisent. On y parle culture, politique, avenir. Lucien y est à sa place. Il n’est pas un artiste, mais il appartient au monde de ceux qui fréquentent les artistes.

La guerre arrive. Il n’est pas mobilisé comme combattant. Il continue d’exercer. Il reste dans ce Paris tendu, endeuillé, transformé. Il se remarie en 1915. Encore. La vie reprend toujours ses droits chez lui, sous une forme ou une autre.

Pendant ce temps-là, Suzanne grandit. Entourée de femmes, de domestiques, d’une grand-mère qui vient parfois passer quelques jours. Elle observe un père qui sort, qui travaille, qui enterre, qui recommence. Elle apprend, sans qu’on le lui dise, que la stabilité ne vient pas des sentiments, mais des structures.
Lucien, lui, poursuit sa route. Toujours droit. Toujours visible.

Lucien IV — Plombières, l’enfance à distance

Plombières-les-Bains, 1912.
Ce n’est ni un exil ni une fantaisie. C’est un lieu à part, suspendu. Une ville d’eaux où l’on vient pour le corps, mais aussi pour ce que le corps permet encore : se montrer, se croiser, observer. La République y croise les vieilles monarchies, les malades y croisent les oisifs, les familles y déposent leurs inquiétudes sous couvert de cure. On y trouve cette année-là une mention anodine, presque sèche : « Mme et Mlle Monsarrat ». Deux femmes, pas de prénom. Rien de plus. Mais il suffit de peu pour comprendre. Mme, c’est Axa. La grand-mère. Mlle, c’est Suzanne. La petite-fille.
Axa à Plombières n’est pas seulement une mondaine en villégiature. Elle est une gardienne. Elle veille sur la santé de Suzanne, sur son équilibre, sur cette enfance sans mère qu’il faut pourtant rendre viable.

Plombières n’est pas un décor anodin pour une enfant. On y apprend à se tenir, à se taire parfois, à observer les adultes qui parlent politique autour d’un thé, qui commentent les journaux, qui évoquent les tensions internationales sans imaginer encore l’ampleur de ce qui vient. Cette année-là, le régent du royaume de Perse séjourne avec sa suite. Les conversations vont bon train. On regarde passer les élégances, les uniformes, les langues étrangères. Le monde est là, à hauteur d’enfant.

Lucien, pendant ce temps, continue à Paris. Il publie, il opère, il sort. Il fréquente ses cercles. Il est déjà cet homme que l’on reconnaît, que l’on salue, que l’on invite. La distance entre lui et sa fille n’est pas un abandon. C’est une organisation. Dans son monde, on délègue ce qui doit l’être. Les femmes s’occupent de l’enfance. Les hommes tiennent la place publique.

Quand Suzanne rentre de Plombières, elle n’est plus tout à fait la même enfant. Elle a vu des corps malades, mais aussi des corps puissants. Elle a vu des femmes tenir leur rang, des hommes parler haut, des mondes se frôler sans se mélanger.

Et puis la guerre approche. Personne ne la nomme encore ainsi. On parle de tensions, d’alliances, de menaces lointaines. À Plombières comme à Paris, on continue à vivre. À sortir. À recevoir. À croire que le monde est solide tel qu’il est.

Lucien V — La guerre, mais pas au front

1914 arrive sans fracas immédiat. Pas dans les intérieurs bourgeois, en tout cas. À Paris, on lit les journaux, on commente les alliances, on s’inquiète sans trop y croire. Lucien Monsarrat est de ceux qui observent. Il n’est pas mobilisé comme combattant. Il reste dans la réserve. Il continue à exercer. La guerre, pour lui, ne sera pas une tranchée, mais une toile de fond.

La ville change pourtant. Les hommes disparaissent, les femmes prennent plus de place, les blessés reviennent autrement qu’ils sont partis. Lucien, avec sa formation, son expérience des corps atteints, n’est pas déplacé dans ce monde-là. Il sait faire avec les séquelles, les atteintes durables, les visages et les voix abîmés. Il soigne, sans que l’on sache exactement où ni comment. Les sources restent discrètes. Comme lui.

En 1914, il est membre du Cercle artistique et littéraire. Le détail peut sembler secondaire en temps de guerre. Il ne l’est pas. Cela signifie que Lucien continue à exister socialement, à sortir, à dîner, à parler d’autre chose que des obus. Dans ces cercles-là, on évoque la guerre avec gravité, mais aussi avec cette distance propre aux milieux qui savent qu’ils survivront. La culture, l’art, la conversation deviennent des refuges.

En mars 1914, il est témoin au mariage d’un confrère à Nice. La France n’est pas encore totalement figée. On circule encore. On se marie encore. Lucien est là, présent, reconnu. Il tient son rang.

En juillet 1915, en pleine guerre, il se remarie. Thérèse Talayrach. Elle a quarante-six ans. Elle a déjà vécu, déjà été mariée deux fois. Ce n’est pas une jeune épouse qu’on façonne. C’est une femme qui connaît les règles, les usages, les compromis. Le mariage se fait à Paris. Les adresses sont précises, bien situées. Rue de Courcelles, avenue de la Grande-Armée. Tout est à sa place.

Cette union est brève. Thérèse meurt en 1917, dans le Sud, à Llauro. On est en pleine guerre. Les déplacements sont compliqués, les familles éclatées. On peut imaginer un repli, un besoin de retrouver les siens, un climat plus doux. Rien de choquant. Rien de mystérieux. Encore une mort. Encore une maison qui se réorganise.

Et puis il y a ce détail, presque incongru : le bégonia.

Un bégonia baptisé « Docteur Lucien Monsarrat », créé par un horticulteur de Garches. Le geste est discret, mais révélateur. On ne donne pas le nom d’un médecin à une fleur par hasard. C’est une marque d’estime. Peut-être d’amitié. Peut-être simplement une manière de dire merci. Cela dit quelque chose d’un homme qui, malgré la dureté de son métier, malgré les morts accumulées, inspire suffisamment de considération pour qu’on associe son nom à une plante vivante.

Aimait-il les fleurs ? On n’en sait rien. Mais on sait qu’il évolue dans un monde où les jardins comptent, où l’on cultive, où l’on soigne aussi ce qui pousse lentement. À Garches, plus tard, il y aura un jardinier. Ce n’est pas un hasard non plus.

La guerre s’achève. Lucien est toujours là. Il a perdu une épouse de plus. Il a tenu. Sa mère, Axa, vieillit, mais elle est encore debout. Suzanne a grandi. Elle a traversé la guerre sans être au front, mais pas sans en être marquée. Les absences, les conversations étouffées, les uniformes croisés font partie de son paysage.
La suite se jouera ailleurs. À Garches. Puis au Déluge.

Lucien VI — la maison comme réponse

Après la guerre, Lucien Monsarrat ne revient pas simplement à la vie d’avant. Il la déplace. 
Garches n’est pas un hasard. Dans l’entre-deux-guerres, c’est un lieu à part : à la lisière de Paris, assez proche pour y retourner rapidement, assez en retrait pour respirer. On y soigne, on y rééduque, on y reconstruit des corps abîmés. Les blessés y passent, les médecins y circulent. Lucien s’y installe avenue Alphonse-de-Neuville, dans une maison qu’il baptise Villa Marie-Suzanne. Le nom dit déjà beaucoup : la fille au centre, inscrite sur le portail.

La maison est vaste, organisée. Il y a du personnel. On ne vit pas là en solitaire. On reçoit, on dîne, on sort encore un peu. À quelques pas, la Villa Canivet : Arletty y habite. Le voisinage n’est pas anodin. Ce sont des maisons où l’on se croise, où l’on se reconnaît, où l’on sait qui est qui. Lucien est à sa place, une fois encore.

Mais cette période est aussi celle d’un basculement intime. Axa vit là maintenant. Elle a traversé les régimes, les deuils, les villes. Elle a accompagné Suzanne, discrètement, fermement. En 1920, Axa meurt à Garches, à quatre-vingt-seize ans. Une longue vie. Une présence qui s’éteint sans bruit, comme elle a vécu.

Quelques jours après, Lucien se remarie. À domicile. Sur réquisition du procureur. Le détail intrigue, mais ne choque pas vraiment : la situation administrative de Marie Aline Valentine Castel, divorcée récente, l’explique sans doute. Elle est jeune, beaucoup plus jeune que lui. Elle vient de Quimper. Son père était économe de l’école normale. Elle connaît les règles, elle sait tenir une maison.

Avec elle, quelque chose se stabilise enfin. Des enfants naissent, tardivement. Une petite fille, Lucienne, qui meurt encore trop tôt. Puis deux garçons. Lucien est père à nouveau, dans un âge où d’autres se retirent. La maison s’organise autour de cette nouvelle famille.

Vers 1923, la famille s’installe au Déluge, dans l’Oise. Le nom est presque trop beau pour être vrai. Une grande maison, à la campagne, avec de l’espace, du calme, du personnel. Les recensements parlent d’une infirmière, d’une femme de chambre, d’un jardinier, d’une cuisinière. Ce n’est pas seulement une demeure bourgeoise. C’est un lieu où l’on soigne, ou du moins où l’on prend soin. Patients, convalescents, corps fatigués : tout converge vers cette hypothèse, sans jamais la prouver complètement.

Lucien vieillit, mais il n’abandonne pas. Il transforme. Ce qu’il faisait à Paris, dans les cabinets et les cercles, il le déplace ici, dans une maison qui fonctionne presque comme une petite institution. On reçoit moins pour briller, davantage pour durer. On gère. On organise. On fait vivre une structure.

Suzanne, elle, se marie en 1924. Au Déluge. La boucle est là. La fille sans mère, la fille d’un père qui a tant perdu, fonde à son tour un foyer. Elle épouse Honoré Sergent. Elle est déjà médecin. Brillante. On sent que l’héritage est passé, sans grands discours.

Dans les années 1930, la maison du Déluge continue de tourner. Puis, en 1936, tout s’arrête doucement. La famille quitte les lieux. Le vivier des blessés s’est tari, la société change, les temps sont plus durs. Lucien et les siens reviennent à Paris, dans le 15ᵉ arrondissement. Un quartier plus discret, plus moderne. 
Lucien meurt en 1942. Sans fracas. Sans scandale. Sa dernière épouse lui survivra longtemps. Presque trop longtemps pour les histoires bien ordonnées.

Plus tard, Suzanne comprendra que son père n’avait jamais cherché à être aimé. Seulement à être irréprochable.

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