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Articles

Affichage des articles du juin, 2025

Ethevenaux : cousins mais pas trop

  Pour terminer ma branche Ethevenaux (pour l’instant !) voici un portrait croisé d’une bizarrerie généalogique : deux cousins qui ont le même nom, mais cousins par les femmes. Deux Ethevenaux, et pas un pour faire du bruit Ils portaient le même nom, ils vivaient dans le même hameau, et ils étaient cousins. Mais pas comme on le croit. Ce n’étaient pas leurs pères qui étaient frères — non, c’étaient leurs mères . Deux sœurs Claudey, filles d’un meunier de Clairvaux-les-Lacs, que le destin avait mariées à deux hommes nommés Ethevenaux mais sans lien de parenté. Une coïncidence patronymique comme seul le Jura sait en tricoter. Marie , l’aînée, avait épousé un vieil agriculteur établi à Vatagna, Élisée , qui rendit l’âme avant que leur fils Charles ait pu retenir son visage. Joséphine , la cadette, plus discrète, avait dit oui à Edmond , un Ethevenaux d’une autre branche, venu du Louverot. Il fut régisseur dans la ferme de sa belle-sœur avant de voler de ses propres ailes. De c...

Marguerite : le temps des mariages et des départs

Printemps 1935. En l’espace de dix jours, Marguerite et Auguste marient leurs deux enfants. Georges, d’abord, le 4 mai, avec Marie Trécour, fille de bons cultivateurs de Saint-Didier. La noce est copieuse, à l’image du menu qu’on a religieusement conservé, un véritable banquet. Marie est sérieuse, travailleuse, issue d’une famille un peu mieux lotie que les Ethevenaux. Elle a une sœur, Jeanne, simple d’esprit depuis une méningite enfantine. Marguerite, sans jamais le dire, est un peu réservée sur ce mariage : la mariée a du caractère. Et Georges, si gentil, volontiers blagueur, comment va-t-il faire ? Et cette sœur handicapée, Marguerite s’interroge : aura-t-elle des petits enfants comme ça ? Enfin, la mariée quitte Saint Didier et vient vivre à Montalent. Le 15 mai, c’est Paulette qui épouse Paul Bassard, un cultivateur de Plainoiseau. Elle aussi quitte la maison. Deux mariages en deux semaines : il faut du courage et un peu de foi pour laisser partir sa fille e...

Marguerite : un tout petit chez soi

Le Château du Pin   Montalent, c’est un hameau, une rue composée de quelques maisons, en contrebas du Louverot et de la colline de Montain. Un peu plus loin le château du Pin, les coteaux de Château Chalons dont le vin jaune n’est pas connu comme il le sera plus tard. Marguerite a presque seize ans quand Louis Chaboz la reconnaît officiellement. Elle porte désormais son nom. Cela ne change sans doute pas grand-chose à sa vie quotidienne, mais cela donne un cadre, une légitimité administrative. Peut-être un peu de protection aussi. Dans ce hameau, il n’y a pas grand monde : un célibataire, négociant, un couple, lui ouvrier, elle garde barrière . Et puis les Ethevenaux. Pas les riches de Montain, non, ceux là sont pauvres . Jules et Clotilde les parents, et leurs deux filles Léontine 23 ans (future mère de Charles Genevoix) et Hélène 21 ( future mère de Pierre et André Grélet). Et puis il y a Auguste, 24 ans, qui rentre du service militaire. Il a fait ses trois ans et...

Marguerite : Les femmes Plissard, bûcheronnes

 Il y a des femmes qui vous regardent comme on toise une botte de foin mouillée en plein été : avec méfiance et un brin d’agacement. Marguerite, c’était ce genre-là. Une présence forte, installée sur sa chaise, mains croisées sur le ventre, lèvres pincées, regard franc. Si vous aviez quelque chose à vous reprocher – et même si vous n’aviez rien –, vous le sentiez passer. Elle ne disait pas "je t’aime". Pas son style. Mais elle s’assurait que votre écharpe soit bien nouée en sortant, que vous ne manquiez pas de fromage à la cave ou de chaussettes sèches dans votre valise. Marguerite, c’était de l’amour en sabots et en cuisinière à bois. Née Plissard, dans un Jura paysan où l’on disait plus volontiers "tiens-toi droit" que "viens dans mes bras", elle avait appris tôt que la vie ne faisait pas de cadeaux. Elle-même n’en faisait guère. Pas par cruauté : par habitude. Par économie de gestes tendres. I – La hache, la forêt, et les femmes Plissard Chez le...

les Ethevenaux : fin d'une époque

  Jules, le dernier mot Entre-temps, au Louverot, les affaires politiques ont repris . En 190 4 , Jules , le patriarche, devient maire . On ne fait pas les choses à moitié : son gendre Paul Grelet est élu au conseil municipal, aux côtés d’un certain Louis Chaboz , père adoptif de Marguerite , future belle-fille de Jules. Oui, chez les Éthevenaux, on ne fait pas seulement des enfants, on tisse des mailles. Ça lui va bien, maire, à Jules . Un mandat modeste, mais un rôle immense dans un village où tout se sait, tout se commente. Il ne s’occupe pas de l’état civil, son ami et premier adjoint, Émile Ardiet, signe les actes. Lui il est dans le quotidien : il fait venir le cantonnier, négocie l’arrivée de l’eau, la réfection de l’école. Il n’est pas du genre à donner des discours — il fait. Et c’est ça qu’on attend de lui. Pas des mots, des actes. Et s’il râle contre les préfets, les subventions, l’État central, il le fait avec cette humeur jura s sienne : en travaillant plus,...

Les Ethevenaux : Vatagna

  Un Ethevenaux, des Ethevenaux Pour les Ethevenaux, Vatagna, c’est un peu le Far West du Revermont. Un hameau caché entre deux vallons, officiellement rattaché à Montaigu — proche de Lons-le-Saunier, mais à deux bonnes heures de marche de Montain. C’est aussi le village natal de Clotilde. Edmond, son fils vient y vivre après son mariage avec Joséphine Claudey, fille d’un négociant en farine et meunier de Clairvaux-les-Lacs. Le jeune couple s’installe d’abord chez Marie, sœur de Joséphine qui avait épousé elle aussi un Éthevenaux. Mais pas de la même branche ! Élisée né en 1822 à Vatagna épouse Marie Claudey en 1886 : il avait 63 ans et elle 29. Après la mort d’Élisée en 1892, Marie n’avait pas flanché. Forte tête et poigne sèche, elle gérait la maison, les deux enfants, Élise et Charles (futur conseiller général du Jura) et les terres d’une main ferme, avec ce regard de meunière qui a l’habitude de jauger les sacs de farine comme les hommes. Edmond est régisseur d es te...

Les Ethevenaux : un rouge !

  Pendant qu’Auguste faisait le Rouge… L’adolescence de Jules se déroule entre les vignes de Montalent, les haies de prunelliers, et les cahots de la politique nationale. Car dehors, la France frétille. Louis-Philippe d’Orléans, dit le « roi bourgeois », s’accroche à son trône comme une bernique à son rocher. Mais en 1848, patatras, la Deuxième République débarque. La république, la vraie. Celle qu’on espère sociale, juste, et populaire. Du moins, sur le papier. Dans le Jura, on en discute. Aux foires, chez le maréchal-ferrant, dans les cafés de Lons. Et chez les Ethevenaux aussi. Surtout Auguste. L’aîné, le trentenaire, le sanguin. Pendant que Jules laboure ou taille ses ceps à Montalent, Auguste fabrique du savon au Vernois. Mais pas que. Il fait tourner les idées comme les chaudrons : un œil sur l’alambic, l’autre sur la République. Et en décembre 1851, quand Louis-Napoléon Bonaparte décide de s’asseoir sur la République pour s’autoproclamer Empereur, Auguste voit rouge. Mai...

Les Ethevenaux : une famille

  Pas pour briller, mais pour bâtir En 1863, Jules épouse donc Clotilde, une fille de paysans de Vatagna, un hameau de Montaigu à deux heures de marche de Montalent . Elle n’a pas une grande dot, Clotilde. Juste de quoi garnir une armoire — un trousseau de linge, quelques pièces d’argent, et l’humble espoir d’un futur meilleur. Mais elle arrive aussi avec une promesse : une «  non, part virile » (la portion d’héritage due à un héritier au prorata du nombre de parts) dans la succession de ses oncle et tante, les Marion, sans enfants. Une sorte de petite graine d’avenir, semée discrètement dans le contrat de mariage. Ils ne sont pas seuls : les frères de Jules sont là, ses beaux-frères aussi, témoins au mariage. C’est tout un village qui suit la noce. Des verres se lèvent, le pain croustille, les enfants rient dans la cour. La République est étouffée ? Peut-être. Mais au fond des verres de savagnin et des discours à voix basse, elle n’est jamais bien loin. C’est à cett...

Les Ethevenaux : Origines

  Racines et sarments À Montain, les Ethevenaux sont un peu comme les murgers entre les vignes : discrets, têtus, indéboulonnables. On les y trouve dès le XVIIe siècle, et encore aujourd’hui, on ne sait pas très bien s’ils ont trouvé le village ou s’ils l’ont construit. Le plus ancien connu des nôtres, Jean Baptiste Ethevenaux, naît en 1673, dans une maison dont les murs n’ont jamais entendu d’autre bruit que celui des sabots. Depuis, ils sont là, génération après génération, à cultiver, greffer, vendanger, et accessoirement faire des enfants. En 1800, ils sont trente-et-un à porter le nom dans le village, pour à peine 270 habitants. On ne parle pas d’une famille, mais d’une forêt. Il y a les cousins, les arrière-cousins, les Ethevenaux d’en bas et ceux du Vernois, ceux du Pin, les riches et les pauvres, ceux qui se parlent et ceux qui font mine de ne pas se connaître. Mais tous sont liés par la terre, les vignes, et cette manière bien à eux de parler peu mais de penser dru. Les...

Les Ethevenaux : Prologue

  Sous le cerisier de Montalent C’est un matin d’août 1920 dans le Jura. L’air est lourd, la vigne dort, les coqs ont déjà fait leur devoir. Jules Ethevenaux est assis sur le banc de pierre, sous le vieux cerisier. Il a gardé l’habitude d’y venir depuis qu’il ne peut plus vraiment descendre à la vigne. Les rhumatismes ont eu raison de son dos, mais pas de sa vigilance. Il regarde Montalent comme on regarde une vieille photo, floue mais familière. Un peu plus haut, les toits du Louverot scintillent, et au loin, on aperçoit l’église de Montain sur sa colline, mais pas le village, là où il est né. Entre les deux, toute une vie : les récoltes, les enfants, la République (parfois bancale), les décès trop jeunes, les mariages pas toujours prévus, les voisins têtus, les frères égarés puis revenus. Il se dit, en silence : — Tiens, c’est drôle, je n’ai pas vu passer tout ça. Et pourtant, il en a vu. Un frère exilé pour avoir trop aimé la liberté, une République bâillonnée puis revenue ...

La révolutionnaire à la totitte

La révolutionnaire à la totitte Je vous raconte aujourd’hui l’histoire d’une cousine éloignée, que j’ai connue quand j’étais enfant. Chaque début d’année, on partait en expédition familiale à Mandeure, le village natal de mon père pour souhaiter la bonne année aux cousins du coin. Parmi eux, il y avait Marie Lasalle . Une vieille dame ? Oui, sûrement. Mais pour nous, enfants, elle était surtout une tornade sonore , installée dans une toute petite maison au pied de l’église, et qui parlait comme personne. Quand on arrivait, c’était de grands cris de joie, à réveiller les morts. Marie parlait fort – très fort – sûrement un peu sourde. Et nous, on riait d’avance, cruellement comme peuvent l’être les enfants : elle avait un défaut de prononciation assez spectaculaire, paraît-il à cause d’un trou dans le palais. Les « s » devenaient des « t », les « ch » fondaient comme neige au soleil. Résultat : « la totitte aux toux » pour la saucisse aux choux, et l’oncle « Gatton » pour Ga...