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Les Ethevenaux : un rouge !

 

Pendant qu’Auguste faisait le Rouge…

L’adolescence de Jules se déroule entre les vignes de Montalent, les haies de prunelliers, et les cahots de la politique nationale. Car dehors, la France frétille. Louis-Philippe d’Orléans, dit le « roi bourgeois », s’accroche à son trône comme une bernique à son rocher. Mais en 1848, patatras, la Deuxième République débarque. La république, la vraie. Celle qu’on espère sociale, juste, et populaire. Du moins, sur le papier.

Dans le Jura, on en discute. Aux foires, chez le maréchal-ferrant, dans les cafés de Lons. Et chez les Ethevenaux aussi. Surtout Auguste. L’aîné, le trentenaire, le sanguin. Pendant que Jules laboure ou taille ses ceps à Montalent, Auguste fabrique du savon au Vernois. Mais pas que. Il fait tourner les idées comme les chaudrons : un œil sur l’alambic, l’autre sur la République.

Et en décembre 1851, quand Louis-Napoléon Bonaparte décide de s’asseoir sur la République pour s’autoproclamer Empereur, Auguste voit rouge. Mais alors rouge vif. Il rejoint les insurgés du Jura, enflamme les mots, lève le poing. À Lons-le-Saunier, ça chauffe. Et à Montain, on regarde le ciel en silence. Le 2 décembre, le coup d’État s’abat, net, brutal. Les barricades ne suffisent pas. Auguste est arrêté.

Le Constitutionnel 17-01-1852
Le Constitutionnel 17-01-1852

Dans les papiers officiels, on lit : « Meneur ardent, a pris part à l’insurrection armée. »

Verdict de la commission mixte : transportation, c’est le terme utilisé. Direction l’Algérie. Lambessa. Un bagne sec, perdu entre désert et misère. Exilé pour cinq ans, Auguste y purge sa peine de républicain trop convaincu. Il y laisse un peu de peau, pas mal d’illusions, et quelques illusions de grandeur.

Et Jules, pendant ce temps ? Il ne fait pas de vagues. Non pas par lâcheté — mais par devoir. Il est resté. Il tient la ferme, il tient la mère, il tient la fratrie comme on tient un mât pendant la tempête. Il laboure sans bruit, mais pas sans pensée. Il ne fait pas de discours, mais il n’oublie rien. Il sait ce qu’a coûté l’engagement d’Auguste, et il le respecte.

Quand Auguste revient, finalement gracié au bout d’un an, en 1853 par un Louis-Napoléon devenu Napoléon III (celui-là même qu’il avait combattu), il ne revient pas en héros. Il revient fatigué, tanné par le soleil africain, mais vivant. Et vivant, c’est déjà ça.

Il reprend pied à Montain, du moins un temps. En 1861, on retrouve tout ce petit monde à Montalent : la mère, vieillissante, Jules le discret, Auguste le rescapé, Joseph le paisible, un domestique, quelques bêtes. Une communauté, une fratrie, un début de résilience.

Quand Françoise, la mère s’éteint en 1862, il est temps de poser les jalons d’un autre avenir. L’année suivante, il y a deux événements majeurs dans la vie de Jules : Auguste vend la maison de Montalent, et Jules l’achète pour 800 francs — une somme rondelette, mais qui marque l’attachement à cette colline, à ces murs, à ces terres. La même année, Auguste se marie à Lons avec Rosalie Quinçon, une épicière à poigne.

Son frère Joseph, lui, est déjà là depuis au moins 1851, avec sa famille. Deux maisons, deux frères, deux branches qui pousseront côte à côte, dans le même vallon.

Jules, lui, se prépare aussi. L'année suivante, en 1863, il épouse Clotilde Simonin, une fille de Vatagna.



INTERLUDE : Rosalie, les murs et le vin chaud

Elle s’appelait Rosalie, et c’était une femme qui savait tenir un comptoir. Et ce n’est pas rien, tenir un comptoir : il faut avoir du répondant, un regard qui jauge sans juger, et la main ferme sur la louche à soupe. Fille d’aubergiste à Lons-le-Saunier, Rosalie avait grandi entre les tonneaux et les palabres, les odeurs de civet et les débats de comptoir. Autant dire qu’elle n’avait peur de rien — et sûrement pas des républicains fatigués.

On ne sait pas très bien comment elle a rencontré Auguste Ethevenaux. Peut-être à Lons, peut-être par un cousin, ou par un hasard bienvenu — ce genre de coïncidence dont le Jura a le secret. Ce qu’on sait, c’est qu’elle revenait de Paris. Elle y avait vécu, s’était mariée avec un homme de l’Isère (un autre exilé du terroir), dont elle avait eu deux enfants. Puis il était mort, ou parti, ou les deux. Paris, ça use.

Elle était revenue avec ses enfants, un peu de bagout et quelques économies. Elle avait repris l’auberge familiale, ou ce qu’il en restait. Et elle avait trouvé en Auguste un homme solide, peut-être un peu usé, mais pas éteint. Il y avait chez lui ce mélange de rudesse et de silence qui, parfois, touche droit au cœur. Surtout chez quelqu’un qui a trop vu, trop vécu.

Ils se sont mariés en 1862. Lui sortait de la boue d’Algérie, elle d’un veuvage parisien. Ensemble, ils ont tenté une nouvelle page. Pas de grandes déclarations, pas d’enfants communs. Mais une auberge tenue à deux, à Lons-le-Saunier. Un foyer, une table. Des rires certains, quelques soirées de vin chaud à écouter la pluie frapper les volets.

On les imagine un peu comme ça, Auguste versant le vin en silence pendant que Rosalie racontait des anecdotes de clients, des souvenirs de la capitale, des scènes d'enfance. Il fallait bien qu’un des deux parle. Lui, le Rouge, avait peut-être perdu la flamme, mais pas l’écoute. Elle, la vivante, la bavarde, faisait exister les murs.

Et puis un jour, Auguste est mort. 1868. À Lons. Un homme de 49 ans, ancien déporté, aubergiste de retour au bercail, rendu à une certaine paix. Rosalie a continué, probablement. Avec ses enfants, avec sa gouaille. Elle s’éteint en 1899, sans avoir vu son fils, Emmanuel Cuaz, s’installer comme épicier de haute volée, 43 rue Saint-Désiré à Lons-le-Saunier. En 1904, on le retrouve dans les journaux : confitures garanties pur sucre, huiles d’olive de Nice, cafés verts de qualité supérieure... Le môme a bien grandi. Il ne vend pas la République, mais au prix du kilo de chocolat, on jurerait qu’il en défend les valeurs.

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