Printemps 1935. En l’espace de dix jours, Marguerite et Auguste marient leurs deux enfants.
Georges, d’abord, le 4 mai, avec Marie Trécour, fille de bons cultivateurs de Saint-Didier. La noce est copieuse, à l’image du menu qu’on a religieusement conservé, un véritable banquet.
Marie est sérieuse, travailleuse, issue d’une famille un peu mieux lotie que les Ethevenaux. Elle a une sœur, Jeanne, simple d’esprit depuis une méningite enfantine. Marguerite, sans jamais le dire, est un peu réservée sur ce mariage : la mariée a du caractère. Et Georges, si gentil, volontiers blagueur, comment va-t-il faire ? Et cette sœur handicapée, Marguerite s’interroge : aura-t-elle des petits enfants comme ça ? Enfin, la mariée quitte Saint Didier et vient vivre à Montalent.
Le 15 mai, c’est Paulette qui épouse Paul Bassard, un cultivateur de Plainoiseau. Elle aussi quitte la maison. Deux mariages en deux semaines : il faut du courage et un peu de foi pour laisser partir sa fille et accueillir une bru qui joue un peu la princesse. Marguerite n’en dit rien. Elle n’a jamais été du genre à pleurnicher.
Georges et Marie sont donc dans la maison de Montalent. Avec Auguste et Marguerite, ça fait quatre. Puis cinq, avec André en 1937. Puis six, avec Pierrette en 1939. Puis sept en 1942 avec Colette ; Marie va accoucher chaque fois à la maternité à Lons le Saunier. Ça coûte cher, mais Marguerite qui tient les cordons de la bourse ne veut pas prendre de risques.
Au printemps 1943, Auguste monte dans un cerisier, une branche casse. Il fait une chute mortelle. Marguerite se retrouve seule face à toute cette jeunesse.
Les jumelles Françoise et Nicole naissent en décembre de la même année. La maison n’a pas poussé entre-temps. Deux pièces en bas, un grenier en haut en guise de chambre pour Marguerite, et tout ce monde dedans. Une promiscuité à faire exploser n’importe quel carrelage, s’il y en avait eu un.
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| Terrasse de l'hôtel Lorenne- Mandeure, années 50 |
Vers 1947, changement de décor : Georges et Marie reprennent un petit hôtel-restaurant à Mandeure, dans le Doubs. On dit « hôtel », mais c’est plutôt un bistrot rural qui fait pension de famille, et aussi les banquets, communions, noces jusqu’au petit matin. Un lieu de passage, de voix fortes et de portes qui claquent. Pas d’intimité, la cuisine est l’arrière-salle du café. On vit entre les casseroles, les clients, les pensionnaires. Georges travaille à l’usine — les Cycles Peugeot — après avoir rempli les frigos à l’aube. Marie fait la cuisine, avec talent mais sans pause. Il n’y a pas de week-end, tous les jours, on ouvre. Les enfants, eux, sont envoyés en pension dès qu’ils ont passé le certificat, à l’école « libre », bien sûr. C’est rude, surtout avec Mademoiselle Cachot comme institutrice, mais c’est ainsi.
Marguerite, a sa petite maison derrière l’hôtel. Un bout de terrain, un jardin, des enfants à garder. Elle s’occupe comme elle a toujours fait : simplement, sans se plaindre. Elle donne de son temps, de ses bras, et parfois un bout de sourire. Les terres jurassiennes ? Elles ont été données — oui, données — à son neveu Jean, resté paysan. Les vignes ont été arrachées. Pas un merci. Marguerite ne commente pas. Elle se contente de continuer.
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| Vacances à Montalent, vers 1948 |
André, l’aîné, part faire l’école militaire à Rochefort, après avoir été pensionnaire à Besançon. Un passage en Amérique le transforme un peu — il revient plus hardi, il part en Allemagne faire son service militaire. Pierrette se marie avec Gérard, et arrive Christophe, le premier petit fils. En avril 1961, c’est Françoise qui se marie un peu vite ! La famille, et Marie en particulier, n’est pas contente. Et très vite, un petit garçon voit le jour. Il s’appelle Laurent.
Il n’y a plus personne pour aider à l’hôtel, Colette et Nicole sont parties travailler à Paris, Françoise habite à Belfort avec Marcel et le « petit Marguier » comme l’appelait Marguerite. Georges et Marie vendent l’hôtel, achètent une maison dans le village voisin.
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| Les adieux à l'hôtel avant changement de propriétaire |
Marguerite voit tout ça. Elle a vieilli, sans jamais s’écrouler. Elle est restée discrète dans le tumulte de l’hôtel. Mais elle est là, toujours là, solide, inusable. Jusqu’à ce 22 novembre 1962, à Mathay. Une attaque cardiaque. Elle s’éteint comme elle a vécu : sans grand bruit, mais profondément enracinée dans le coeur des siens.
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