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| Le Château du Pin |
Marguerite a presque seize ans quand Louis Chaboz la reconnaît officiellement. Elle porte désormais son nom. Cela ne change sans doute pas grand-chose à sa vie quotidienne, mais cela donne un cadre, une légitimité administrative. Peut-être un peu de protection aussi. Dans ce hameau, il n’y a pas grand monde : un célibataire, négociant, un couple, lui ouvrier, elle garde barrière . Et puis les Ethevenaux. Pas les riches de Montain, non, ceux là sont pauvres . Jules et Clotilde les parents, et leurs deux filles Léontine 23 ans (future mère de Charles Genevoix) et Hélène 21 ( future mère de Pierre et André Grélet). Et puis il y a Auguste, 24 ans, qui rentre du service militaire. Il a fait ses trois ans et rentre au bercail.
Le 21 mai 1906, Joséphine meurt au Louverot. Marguerite devient orpheline. Pas encore dix-huit ans.Et seule, ou presque. Un an plus tard, le 19 octobre 1907, elle épouse ce beau voisin, Auguste Ethevenaux. C’est son père adoptif qui la conduit à l’autel pour le mariage religieux. Les noces sont simples, on a installé les tables sous un hangar, à l’abri du vent d’automne. On a chanté, dansé, bien mangé, bien bu, vin et mousseux du Jura.
Marguerite a trouvé un ancrage, une place dans la société paysanne. Elle est maintenant Madame Ethevenaux. Le couple s’installe temporairement à Montain, puis à Vatagna, un hameau de Montaigu. Le 29 septembre 1908, elle met au monde un fils, Georges. Puis, le 7 février 1911, une fille, Paulette. Deux enfants, un mari, un bout de terre : une forme de stabilité, après une enfance vagabonde.
Peu après, Auguste rachète à son frère Edmond la petite maison familiale de Montalent, hameau du Louverot, en contrebas de la colline de Montain. Edmond, lui, a épousé la fille d’un meunier aisé et s’est établi à Vatagna.
La maison d’Auguste et Marguerite est modeste. Deux pièces en bas, une en haut, accessible par un escalier extérieur. Le sol est en terre battue, l’ameublement sommaire. Pas d’eau courante, juste un puits. Mais pour Marguerite, qui a grandi dans des baraques de fortune dressées au bord des forêts, ce n’est pas pire. C’est à elle. C’est stable. Elle pense y faire sa vie.
Et puis arrive 1914. Sa belle mère s’éteint. Et la guerre. Comme tous les hommes valides, Auguste est mobilisé. Il part sans bruit, sans grand discours, comme tant d'autres. Marguerite reste seule avec les deux enfants, Georges, six ans, et Paulette, trois. Deux petites silhouettes accrochées à ses jupes, pendant qu’il s'éloigne avant de disparaître sur le chemin de Lons. C’est le début d’un tunnel. Il faudra tenir la ferme, les vignes, les saisons. Et attendre. Sans nouvelles, parfois pendant des mois. Sans savoir s’il reviendra entier. Ou s’il reviendra tout court. Heureusement, son beau père, Jules, est là. Il fat sa part de travail malgré son âge.
Marguerite est toujours là, à Montalent, lorsque les canons se taisent. Auguste rentre après avoir été hospitalisé pour des calculs rénaux extrêmement douloureux. Il est aussi sourd de l’oreille droite.
La vie reprend. Enfin, façon de parler. Elle continue, sans avoir tout à fait changé. Une vie de paysans, labeurs grands ou petits. Quelques arpents, des pieds de vigne, la messe le dimanche, les veillées l’hiver. Les enfants grandissent. Les années passent sans faire de bruit. À Montalent, le temps s’étire entre les lessives à la rivière, les moissons à la faucille, les trajets à pied jusqu’à Voiteur pour vendre quelques œufs ou ramener une toile à matelas. Marguerite et Auguste vivent là, côte à côte, dans cette maison de rien où l’on s’assoit sur les mêmes chaises, autour du même poêle, sous les mêmes poutres noircies. Deux pièces en bas, une chambre en haut, un escalier qui grince à l’arrière, et l’eau au fond du puits. Il faut tirer fort sur la corde.
Le beau père est mort à 90 ans en 1920. Les enfants ont grandi. Georges, le sérieux, le premier-né, qui regarde souvent son père, mais parle plutôt comme sa mère. Paulette, la seconde, vive, une langue bien pendue, toujours la tête ailleurs. On les voit filer en courant dans les prés, revenir crottés jusqu’aux genoux, puis un jour porter des sabots à leur taille et partir à l’école sans se retourner.
Marguerite ne dira jamais rien de son enfance. Lorsqu’on lui pose des questions, elle répond simplement : « Je viens de l’assistance publique. »
Elle ferme la porte sur ce passé là. Mais ses gestes, ses silences, sa manière de faire place à l’essentiel, sans fioritures, en disent long. Elle est chez elle, enfin.
Et c’est tout. Le reste, c’est la terre, les saisons, les mains qui s’abîment, et la lumière du jour qui se lève chaque matin. Une vie sans tapage, mais pleine. Une vie à elle.


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