Racines et sarments
À Montain, les Ethevenaux sont un peu comme les murgers entre les vignes : discrets, têtus, indéboulonnables. On les y trouve dès le XVIIe siècle, et encore aujourd’hui, on ne sait pas très bien s’ils ont trouvé le village ou s’ils l’ont construit. Le plus ancien connu des nôtres, Jean Baptiste Ethevenaux, naît en 1673, dans une maison dont les murs n’ont jamais entendu d’autre bruit que celui des sabots. Depuis, ils sont là, génération après génération, à cultiver, greffer, vendanger, et accessoirement faire des enfants.
En 1800, ils sont trente-et-un à porter le nom dans le village, pour à peine 270 habitants. On ne parle pas d’une famille, mais d’une forêt. Il y a les cousins, les arrière-cousins, les Ethevenaux d’en bas et ceux du Vernois, ceux du Pin, les riches et les pauvres, ceux qui se parlent et ceux qui font mine de ne pas se connaître. Mais tous sont liés par la terre, les vignes, et cette manière bien à eux de parler peu mais de penser dru.
Les archives disent « paysans », « vignerons », « cultivateurs ». C’est vrai. Mais ils sont aussi tuteurs, témoins, membres du conseil municipal, parrains à répétition — bref, des gens qui comptent, sans jamais faire de bruit. Montain a changé, les vignes aussi, mais les Ethevenaux, eux, ont traversé les siècles sans bouger d’un rang.
Naissance d’un enraciné
Et on naît à Montain comme d’autres naissent à Marseille ou à Saint-Cloud : sans le demander, mais pas par hasard.
En 1830, pendant que les Parisiens arrachent les pavés et installent un Louis-Philippe à la place de Charles X, les Ethevenaux, eux, creusent, bêchent, taillent. À Montain, on ne renverse pas les rois, on taille la vigne. Mais attention : on suit quand même les journaux. Un peu. Pour ceux qui savent lire. Et puis surtout, on en discute, au lavoir ou à la cave, chacun y allant de sa sentence comme s’il était député.
Jules naît dans ce Jura remuant, à flanc de coteau, dans une maison qui sent la pierre humide et les gaudes. Il est le petit dernier d’une fratrie bien fournie : Alexandrine, l’aînée, est déjà en âge de faire la morale, Auguste a onze ans, Joseph en a huit. Jules, lui, arrive en queue de peloton, presque par surprise.
Son père, Jean Claude, est cultivateur. Mais attention : propriétaire cultivateur. Ce n’est pas rien. Il ne laboure pas la terre des autres, il retourne la sienne. Ce détail n’échappe pas aux voisins, toujours prompts à compter les arpents et les fenêtres. Chez les Ethevenaux, on ne roule pas sur l’or, mais on a de quoi tenir l’hiver sans vendre la moitié de la cave. Et surtout, on transmet. La terre, le nom, les outils, et cette obstination typiquement jurassienne : ne rien lâcher, même sous la pluie.
Quand Jules a trois ans, son père meurt. Pas d’épidémie tragique, pas d’accident spectaculaire : simplement la vie, qui reprend ce qu’elle a donné. Alors c’est Françoise, la mère, qui tient la maison. Et croyez-moi, elle tient. Avec son fichu bien serré, ses mains tannées par les lessives et ses silences plus éloquents que bien des discours, elle fait tourner la ferme comme une horloge suisse. Les garçons bossent, mangent, dorment, recommencent. La campagne, éternelle.
Et pourtant, ça n’est pas une enfance grise.
Il y a les veillées où l’on casse des noix en racontant des histoires de loups et de soldats napoléoniens perdus dans les bois. Les vendanges, où tout le monde se retrouve à suer et rire dans les rangs, jusqu’à ce que le vin nouveau fasse chanter les plus timides. Les parties de boules sous le cerisier, les baptêmes à quinze parrains, et les discussions sérieuses sur l’état du monde, entre deux tournées de vin blanc.
Autour de Montain, les villages forment comme un collier mal ficelé : Le Pin, Le Louverot, Le Vernois… Autant de noms qui claquent comme des surnoms affectueux. Les familles y sont mêlées depuis des siècles, avec des alliances, des brouilles, des mariages de raison et quelques écarts qu’on oublie vite sous prétexte qu’“ça reste en famille, hein”.
Jules grandit là-dedans. Il écoute, il observe. Pas besoin de parler beaucoup quand on comprend vite. Il apprend que la terre, c’est pas que du travail : c’est une mémoire. Chaque arbre a son histoire, chaque pierre a vu passer des sabots et des secrets.
Et dans l’ombre du petit dernier, il y a Auguste, le grand frère. Plus exalté, plus frontal. Celui qui, bientôt, va décider que les choses doivent changer, que la République mérite qu’on se batte pour elle — à coups de fourches s’il le faut. Mais ça, c’est une autre histoire.
Pour l’instant, Jules pousse, comme un sarment qu’on oublie de tailler, mais qui prend racine.
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