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Les Ethevenaux : une famille

 

Pas pour briller, mais pour bâtir

En 1863, Jules épouse donc Clotilde, une fille de paysans de Vatagna, un hameau de Montaigu à deux heures de marche de Montalent. Elle n’a pas une grande dot, Clotilde. Juste de quoi garnir une armoire — un trousseau de linge, quelques pièces d’argent, et l’humble espoir d’un futur meilleur. Mais elle arrive aussi avec une promesse : une « non, part virile » (la portion d’héritage due à un héritier au prorata du nombre de parts) dans la succession de ses oncle et tante, les Marion, sans enfants. Une sorte de petite graine d’avenir, semée discrètement dans le contrat de mariage.

Ils ne sont pas seuls : les frères de Jules sont là, ses beaux-frères aussi, témoins au mariage. C’est tout un village qui suit la noce. Des verres se lèvent, le pain croustille, les enfants rient dans la cour. La République est étouffée ? Peut-être. Mais au fond des verres de savagnin et des discours à voix basse, elle n’est jamais bien loin.

C’est à cette époque aussi que Jules, désormais chef de famille, décide de faire fructifier. Il ne se contente pas de la maison. Il investit : trois mille francs de terres rachetées à un cultivateur de Plainoiseau. Trois mille francs, c’est le genre de chiffre qui fait tourner les têtes au café. Un acte d’ambition. Pas pour se pavaner : pour transmettre.

Clotilde s’installe avec lui à Montalent. Et là, la vie de famille commence pour de bon.

En 1864, naissance de leur premier fils : Jean Louis Auguste, prénom chargé, comme une révérence au frère insoumis et à l’aïeul disparu. Puis vient Edmond en 1866, Félicien en 1868 (qui ne vivra que quelques mois), Léontine en 1875, et d’autres encore. La maison résonne de cris, de pleurs, de chansons. La jarre de vin cède la place au berceau. Et parfois l’inverse, les bonnes années.

Et Jules continue de cultiver. La terre, les idées, la lignée.

Des vignes et des mômes

La guerre de 1870 passe au-dessus de Montain comme un nuage noir qui menace mais retient ses balles. Les Prussiens, on les craint — on en parle au café, on regarde vers Dole — mais ici, on continue à sarcler. Jules, lui, n’a pas fait la guerre. Trop vieux, trop enraciné. Il a d’autres batailles : la vigne à greffer, les enfants à nourrir, et cette République à laquelle il tient, qui revient comme un espoir mal peigné après Sedan : 1871, la République est proclamée.

Félicien était mort en 1868, c’est Jean Louis Auguste qui part en 1876 à onze ans. En 1879, Clotilde accouche de Louis « Auguste » puis de Hélène en 1881. Pendant ces années, Jules devient, lentement mais sûrement, une figure. Pas un notable empesé — un homme de terrain, avec de la poussière sur les bottes et des idées claires , qui dit ce qu’il pense, qui vote rouge quand il faut, qui parle peu mais vote bien. Il commence à s’impliquer : on le consulte, on l’écoute.

C’est que Jules, entre deux achats de terres, deux mariages de voisins, deux foires à Lons, a une idée bien à lui de la justice : pas celle des tribunaux, celle des champs, celle qui dit qu’un homme qui aide à moissonner a droit à un repas, pas à une promesse. Du travail bien fait, des comptes nets, une bouteille ouverte quand le foin est rentré. Et la République, dans tout ça, n’est pas un idéal lointain : c’est une promesse de reconnaissance, de laïcité, de progrès. Jules en est.

Et à la maison, Clotilde élève les enfants. Ceux qui restent. Le Jura est rude, mais Clotilde tient la baraque, parfois littéralement : le ménage, les lessives, la cuisine au feu de bois, les devoirs du soir quand l’école devient obligatoire. Une sainte ? Non. Une ouvrière domestique de plein droit, et pas toujours rémunérée. Il faut dire qu'à cette époque, les femmes n’ont pas de compte à la Caisse d’épargne, mais elles tiennent les comptes à la maison.

Et pendant ce temps, dans les vignes, ça tousse. Depuis quelques années, on voit les ceps jaunir, grésiller, mourir. On parle d’un puceron, venu d’Amérique — une bête minuscule qui suce les racines et laisse la terre en deuil. Le phylloxera. Le mot fait peur, on le prononce du bout des lèvres, entre deux tournées de blanc, comme on dirait un maléfice.

Les anciens disent que c’est un mauvais cycle. Les jeunes parlent de greffes américaines, de traitements, de miracles. Jules, lui, observe. Il ne croit ni aux sortilèges ni aux pansements miracles. Mais il sait une chose : quand la vigne souffre, c’est tout le pays qui craque. Alors on sarcle quand même, on taille un peu moins, on espère beaucoup. Et le soir, en silence, on compte les pieds morts.

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