Il y a des femmes qui vous regardent comme on toise une botte de foin mouillée en plein été : avec méfiance et un brin d’agacement. Marguerite, c’était ce genre-là. Une présence forte, installée sur sa chaise, mains croisées sur le ventre, lèvres pincées, regard franc. Si vous aviez quelque chose à vous reprocher – et même si vous n’aviez rien –, vous le sentiez passer. Elle ne disait pas "je t’aime". Pas son style. Mais elle s’assurait que votre écharpe soit bien nouée en sortant, que vous ne manquiez pas de fromage à la cave ou de chaussettes sèches dans votre valise. Marguerite, c’était de l’amour en sabots et en cuisinière à bois. Née Plissard, dans un Jura paysan où l’on disait plus volontiers "tiens-toi droit" que "viens dans mes bras", elle avait appris tôt que la vie ne faisait pas de cadeaux. Elle-même n’en faisait guère. Pas par cruauté : par habitude. Par économie de gestes tendres.
I – La hache, la forêt, et les femmes Plissard
Chez les Plissard, on n’avait pas besoin de cartes postales pour savoir à quoi ressemblait la forêt. On y vivait, on y naissait presque, on y travaillait, génération après génération, comme d’autres héritent d’un tablier de boulanger ou d’un banc de cantonnier. Catherine Oudot, la grand-mère de Marguerite, était déjà tombée dedans toute petite – pas par accident, mais parce que c’est là qu’elle avait poussé. À Montigny-lès-Arsures, au lieu-dit La Forêt Mouchard, il y avait plus de troncs d’arbres que de voisins, et dans la maisonnette des Oudot, on ne comptait pas sur les cigognes pour repeupler la vallée. Catherine est arrivée en sixième position, surprise tardive d’un couple de quadragénaires. Sa mère avait 40 ans, son père 45 : autant dire que les couches avaient eu le temps de sécher entre deux tournées.
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| Cabane de Bûcherons (Sologne) |
En 1854, à 26 ans, Catherine épouse un gars du métier : Claude François Plissard, coupeur de bois, charbonnier, parfois qualifié d’agriculteur sur les papiers – on ne va pas chipoter, dans le Jura, ça revient à dire qu’on vit au rythme des saisons et qu’on sent toujours un peu la suie. Claude et Catherine ne font pas dans la démographie galopante : un fils, Charles, né et mort en avril 1855 à Mouchard, puis une fille, Joséphine, née en 1860 à Cerniébaud. Pas le temps de souffler : Claude meurt en 1861, et Catherine se retrouve veuve avec un bébé dans les bras et une forêt pleine d’arbres qui s’en fichent royalement.
Elle rebondit. À 34 ans, elle se remet en couple avec Claude Gabet, un bûcheron comme les autres, de 18 ans son aîné, qui devait sentir la sciure jusque dans les chaussettes. On ne sait pas s’ils se sont mariés – les archives hésitent –, mais ils ont des enfants, Joseph (1863) et Jean-Baptiste (1867), tous deux nés dans des coins où l’on ne va pas par hasard : Moirans-en-Montagne, Publy… autant de forêts où l’on suit les coupes comme d’autres suivent les foires.
Chez les Gabet-Plissard, on ne posait pas ses valises : on plantait la tente à côté des arbres à abattre. Joséphine, la fille de Catherine, grandit dans ce nomadisme rural, entre des demi-frères et une mère qui devait être solide, pratique, taiseuse – une version jurassienne de la pionnière américaine, sans les colts ni les chapeaux. Elle devient bûcheronne elle aussi, comme si l’idée d’une vie sans copeaux lui paraissait tout bonnement saugrenue.
Et puis, un jour de décembre 1888, à Bonnefontaine, Joséphine donne naissance à une fille. Elle s’appelle Marguerite. Le père ? Inconnu. Absence typique, dans ces histoires rurales où l’on fait parfois l’amour sans faire de papiers. Joséphine ne s’en formalise pas. Elle a du bois à couper, un bébé à nourrir, et la certitude que, comme ses ancêtres, sa fille n’aura pas le luxe d’attendre qu’on lui déroule le tapis rouge.
Marguerite grandit dans une parentèle où l’on manie la cognée plutôt qu’apprendre à lire. C’est une enfance à hauteur de souche et de sabots, entourée de cousins et cousines nés à la chaîne chez son oncle Joseph Gabet : Georges en 1890, Clotilde en 1894, Constant en 1895 (mort deux ans plus tard), puis Henri. Des prénoms courts, rustiques, sans chichis. Clotilde, elle, restera proche. Peut-être partageaient-elles un coin de paillasse, des morceaux de tartine, ou juste la certitude qu’ici, on ne vous faisait pas des mamours mais on vous apprenait à marcher droit, même sur les feuilles mortes.
C’est une vie rude, mais pas sans éclats. Il y a la lumière d’automne qui dore les feuillus, le goût du pain encore chaud après la journée, la liberté de n’appartenir à personne, sauf à la forêt. On est pauvre, mais on marche à sa cadence. On dort à plusieurs, parfois à même le sol, on vit dehors la moitié de l’année. Les enfants sont des bras utiles très tôt. Joséphine devient bûcheronne, comme les autres. On ne se plaint pas. On avance.
En 1901, Catherine, la vieille matriarche, s’éteint. Elle vivait dans une masure isolée, en pleine forêt de La Muyre, chez Joseph et ses cinq enfants. Le genre de baraque où les murs tiennent grâce aux toiles d’araignée, et où le vent s’invite à table. C’est à quelques minutes de Montalent – un souffle, à l’échelle des marcheurs de bois.
Deux ans plus tard, surprise tardive dans la vie de Joséphine : à 43 ans, elle épouse Louis Chaboz, un cultivateur de Montalent, hameau du Louverot. Il a un domestique, Joseph Prost – peut-être un commis de culture, peut-être juste un gars solide pour tenir la charrue. Joséphine et Marguerite s’installent à Montalent. Pour Marguerite, c’est un tournant. Finie l’enfance buissonnière. Elle entre dans un monde de terres labourées, de règles silencieuses, de regards qui en disent long. La suite, c’est celle d’une fille de bûcheronne sans père, qui va pourtant devenir la patronne d’une maisonnée, avec l’autorité naturelle d’un arbre bien enraciné.

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