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Jessel 6 — Alliance improbable

1932 - 1933 Image artificielle Ils ne sont pas amis. Ils ne sont pas alliés. Ils ne sont pas faits pour s’entendre. Et pourtant, à partir de 1932, leurs trajectoires — jusque-là parallèles, l’une verticale et régulière, l’autre horizontale et indisciplinée — vont se croiser exactement au bon moment. Suzanne vient d’obtenir son doctorat. Elle a derrière elle des années de nuits courtes, de mémoires annotés au crayon, d’enfants à consoler, de repas expédiés avant les cours. Elle avance maintenant avec la confiance calme de ceux qui savent exactement ce qu’ils valent techniquement . Son idée n’est pas révolutionnaire : reprendre la formule de son grand-père Miot et en faire quelque chose de sérieux. Un baume végétal, doux, efficace, moderne. Son laboratoire, elle l’imagine déjà : petit, propre, rangé, méthodique. Mais il lui manque quelque chose : ce qu’elle déteste le plus demander. Un partenaire. Manny, lui, flotte à Paris depuis deux ans. Il sort du krach de 1929 sans une ég...

Lucien Monsarrat, celui qui voulait être irréprochable

Il n’y avait aucune raison que je m’intéresse à Lucien Monsarrat. À l’origine, je travaillais sur Manuel Jessel . Un autre nom, une autre lignée, un autre fil. Et puis, comme souvent en généalogie, en tirant doucement sur une archive, un personnage est venu avec insistance. Pas le plus spectaculaire. Pas le plus aimable non plus. Mais impossible à contourner. Lucien Monsarrat n’a rien d’un aventurier. Médecin, bourgeois, parisien d’adoption, il traverse la fin du XIXᵉ siècle et la première moitié du XXᵉ sans éclat, sans scandale, sans rupture apparente. Et pourtant, autour de lui, les femmes meurent, les enfants disparaissent, les maisons se ferment et se rouvrent, les villes changent, les régimes passent. Ce récit n’est pas une biographie au sens strict. C’est une enquête narrative . Une tentative de comprendre comment un homme tient sa place quand tout vacille, comment une respectabilité se construit, se défend, parfois au prix du silence, et ce que cela fabrique chez ceux qui gr...

Jessel 5 — Femme moderne

 1930-1932 Les années 1930 n’ont pas changé Suzanne. Elles l’ont affûtée. Elle habite toujours Villa de Ségur, un Paris chic, élégant, serré, où l’on naît médecin comme on naît vigneron en Bourgogne. Suzanne appartient à cet endroit. Par sa naissance, mais aussi par son travail. Après son diplôme de pharmacie obtenu en 1928, elle a plongé dans la médecine avec la même méthode qu’elle applique à tout : se lever tôt, s’organiser, ne pas perdre de temps, ne pas perdre d’énergie. Là où d’autres étudiants abandonnent un semestre, se perdent, hésitent, elle avance. À la maison, les choses sont toujours aussi simples et compliquées à la fois. Trois enfants, un mari interne à Tenon — ce qui, dans un couple, signifie essentiellement un fantôme en blouse blanche qui passe entre deux gardes. Suzanne ne s’en formalise pas. Elle sait que la vie hospitalière appelle ailleurs, et que son mari a choisi un métier qui ne tolère ni repos ni heures fixes. Elle peut tout de même s’appuyer sur ...

Jessel 4 — A nous deux, Paris !

1930-1935 Quand Manny débarque en Europe, au début des années 30, il n’a rien d’un immigrant besogneux. Il arrive par bateau, sur ces transatlantiques qui ressemblent plus à des palaces flottants qu’à des moyens de transport. Il met le pied sur le quai comme un homme qui est déjà passé par là. New York n’est jamais loin derrière lui, Buenos Aires non plus, et sa manière de marcher dit clairement qu’il ne compte pas s’enraciner ici davantage que dans ses villes précédentes. Paris, pour Manny, n’est pas un destin. C’est une escale. Il s’installe d’abord 21 rue Mirabeau, dans le XVIᵉ , dans un joli appartement, avec un concierge qui le trouve “correct” mais “difficile à suivre”. On le voit sortir à des heures inhabituelles, revenir tard, parfois disparaître trois jours sans prévenir personne. Toujours impeccable : costume bien repassé, chapeaux nets, chaussures brillantes. Pas de luxe ostentatoire. Juste le style de quelqu’un qui sait ce qu’un vêtement raconte avant même qu’on ouvre...

Jessel 3 — Une vie sous tension

1925-1931 Suzanne Monsarrat n’avait rien d’une héroïne tragique. Elle n’en avait ni le goût ni le temps. En 1925, elle se marie avec Honoré Sergent . Un mariage raisonnable, cohérent avec son milieu. Ils s’installent Villa de Ségur, un îlot calme dans un quartier chic de Paris. Des façades de brique, une cour presque silencieuse. Honoré, s on mari est interne à l’hôpital Tenon, dans le XXᵉ arrondissement — ce qui, à l’échelle parisienne, veut dire deux choses : il travaille loin, et il ne rentre jamais à l’heure. Tenon, c’est un autre monde : populaire, accidenté, rempli de patients qui n’ont pas la politesse de tomber malades selon les horaires. Suzanne regarde cela avec lucidité : elle sait qu’elle ne pourra pas compter sur lui. P as par manque d’amour, mais parce que la médecine l’avale. Et il faut aussi compter avec les enfants. Entre 1927 et 1931, ils en ont trois. Conséquence, les journées sont mécaniques : un biberon, un cours, un déjeuner pris debout, un enfant malade, un cha...

Jessel 2 — Né dans la Pampa

(printemps 1897 – années 1920) On ne naît pas “Manny Jessel”. On le devient. Et dans son cas, le chemin commence dans un endroit si improbable que même un romancier hésiterait à le placer sur une carte : Cochequingán, province de San Luis, Argentine. Un hameau où l’horizon est plus large que les maisons, et où le vent fait plus de bruit que les habitants. Le 10 juillet 1897, Sarah Sulimovich met au monde un troisième enfant. Un garçon. Elle l’appelle Manuel — par pure adaptation locale. À la maison, pourtant, tout sonne en accents autres : le yiddish murmuré, quelques mots russes, un espagnol appris pour survivre. La famille est juive, venue de Moldavie, passée par la poussière de l’Empire russe, épuisée de pogroms et d’espoirs cassés. Arnoldo, le père, est de ceux qui croient qu’on peut recommencer sa vie n’importe où. La preuve : il l’a tenté ici, au bout du monde, dans ce pays où l’on distribuait encore des terres aux immigrants assez naïfs pour croire que la terre résout tout...

Jessel 1 — 1930, un dîner à Paris

  L’appartement donnait sur le parc Monceau, avec ces balcons arrondis typiques des années 30 : un peu trop confiants, un peu trop prospères pour une époque qui commençait déjà à se crisper. À l’intérieur, des murs ivoire, des luminaires en verre sablé, un piano demi-queue, un tapis persan sur lequel personne n’avait le droit de renverser quoi que ce soit. Un dîner de la bourgeoisie médicale parisienne, exactement comme il faut — c’est-à-dire un peu compassé, mais ravi de lui-même. Les convives arrivaient par petits groupes : médecins en vestons bien coupés, épouses élégantes, internes épuisés mais brillants, deux professeurs de faculté qui faisaient semblant de ne pas détester les cocktails. Et, parmi eux, un invité dont personne ne savait très bien qui il était. “ Un charmant Argentin-américain”, avait dit l’hôtesse. Comme si ça suffisait pour lui fabriquer une identité. Manuel John Jessel entra après les autres, sans se presser. Costume clair, rien d’ostentatoire : juste ce qu’i...