1925-1931
Suzanne
Monsarrat n’avait rien d’une héroïne tragique. Elle n’en
avait ni le goût ni le temps. En 1925, elle se marie avec
Honoré Sergent. Un
mariage raisonnable, cohérent avec son milieu. Ils
s’installent Villa de Ségur, un îlot calme dans un quartier chic
de Paris. Des façades de brique, une cour presque silencieuse.
Honoré, son mari est
interne à l’hôpital
Tenon, dans le XXᵉ arrondissement — ce qui, à l’échelle
parisienne, veut dire deux choses : il travaille loin, et il ne
rentre jamais à l’heure. Tenon, c’est un autre monde :
populaire, accidenté, rempli de patients qui n’ont pas la
politesse de tomber malades selon les horaires. Suzanne regarde cela
avec lucidité : elle sait qu’elle ne pourra pas compter sur lui.
Pas
par manque d’amour, mais parce que la médecine l’avale.
Et
il faut aussi compter avec les enfants. Entre 1927 et 1931, ils en
ont trois.
Conséquence,
les journées sont mécaniques : un biberon, un cours, un déjeuner
pris debout, un enfant malade, un chapitre de toxicologie, une nuit
courte, et on recommence. Ce n’est pas héroïque. C’est
organisé.
Ses
voisins la prennent pour une femme calme. C’est faux : elle bout,
mais à l’intérieur. Elle a cette manière de tenir un livre de
cours comme on tient une promesse.
De fortes personnalités
Son
père, Lucien Monsarrat, n’est d’aucune aide. Médecin, charmeur,
plusieurs fois remarié. Avec sa dernière épouse, il est parti
s’installer dans un petit village au nord de Paris, appelé Le
Déluge, là où Suzanne s’est mariée. Il a ouvert (probablement)
une clinique pour les « gueules cassées ».
Il
y a aussi, en arrière-plan, une femme dont on ne parle jamais mais
qui compte : sa grand-mère Axa, forte tête avant l’heure, veuve
jeune, solide toute sa longue vie, dont Suzanne a hérité sans le
savoir cette endurance silencieuse et cette façon très personnelle
de ne jamais demander la permission.
Elle
est aussi, malgr
é elle, l’héritière d’un homme qu’elle n’a
pas connu : le docteur Camille Miot. Il est mort en 1904, dans son
château de Sermet, en Dordogne, quelques mois avant la disparition
de sa fille Berthe — la mère de Suzanne. Suzanne n’a pas de
souvenirs de cette mère-là. Elle n’a hérité ni de sa voix, ni
de ses gestes, ni de ses conseils.
Le
château de Sermet, vénérable demeure isolée au fond du Périgord,
est devenu le conservatoire de cet héritage. On y venait pour les
vacances, pour les mariages, parfois pour les deuils. Un lieu
sérieux, un peu froid l’hiver, où l’on travaille plus qu’on
ne s’épanche. Sermet n’est pas un souvenir d’enfance pour
Suzanne, mais une présence indirecte, presque abstraite — une
manière de considérer le monde avec rigueur.
En
1928, elle devient pharmacienne de première classe. En 1931, elle
est déjà en train de serrer sa trajectoire vers la médecine. Elle
avance avec une précision presque militaire, sans bruit. Ce sont des
années sans éclat, sans scène, sans événement dramatique. Des
années silencieuses.
Mais
c’est dans ce silence que tout se prépare : la Suzanne qui
comprendra comment transformer une formule héritée du château de
Sermet en un véritable produit ; la Suzanne qui saura tenir un
laboratoire ; la Suzanne que Manny — l’homme en costume clair —
reconnaîtra immédiatement, sans savoir pourquoi.
À
cette époque là, elle ne pense qu’à ses examens, à ses enfants,
et à la journée du lendemain. Elle n’a aucune idée de ce qui
l’attend. Elle avance. C’est tout. Et c’est déjà beaucoup.

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