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Jessel 4 — A nous deux, Paris !

1930-1935

Quand Manny débarque en Europe, au début des années 30, il n’a rien d’un immigrant besogneux. Il arrive par bateau, sur ces transatlantiques qui ressemblent plus à des palaces flottants qu’à des moyens de transport.

Il met le pied sur le quai comme un homme qui est déjà passé par là. New York n’est jamais loin derrière lui, Buenos Aires non plus, et sa manière de marcher dit clairement qu’il ne compte pas s’enraciner ici davantage que dans ses villes précédentes.

Paris, pour Manny, n’est pas un destin. C’est une escale.

Il s’installe d’abord 21 rue Mirabeau, dans le XVIᵉ , dans un joli appartement, avec un concierge qui le trouve “correct” mais “difficile à suivre”. On le voit sortir à des heures inhabituelles, revenir tard, parfois disparaître trois jours sans prévenir personne. Toujours impeccable : costume bien repassé, chapeaux nets, chaussures brillantes. Pas de luxe ostentatoire. Juste le style de quelqu’un qui sait ce qu’un vêtement raconte avant même qu’on ouvre la bouche.

Il se fait adopter par le petit monde américain de Paris. Il fréquente les salons où l’on parle anglais avec des accents différents, les brunchs du dimanche, les cocktails où se croisent journalistes, banquiers, attachés d’ambassades, publicitaires.


On le voit aussi à Ozoir-la-Ferrière, membre de l’American Country Club, en train de jouer au golf, concentré comme un homme qui n’aime perdre dans aucun domaine — même futile. Il ne boit pas trop. Il joue comme un homme qui fait des affaires : avec précision, patience, un peu de bluff.

Pourtant, Manny n’est pas un mondain classique. Il reste à la marge de ces soirées, comme si quelque chose en lui refusait de s’engluer dans la sociabilité parisienne. Il écoute beaucoup. Il parle peu. Quand il sourit, c’est toujours d’un demi-sourire, comme s’il savait quelque chose que vous ignorez.

Ses affaires ? Personne ne les comprend. Lui-même ne les explique jamais. “Je travaille entre New York et l’Europe”, dit-il, ce qui ne veut strictement rien dire, et donc plaît beaucoup.

Il glisse d’un dîner à un autre, d’une réception à une autre, d’une traversée transatlantique à une autre. Il est de ces hommes que l’on voit souvent mais qu’on ne retient pas vraiment — jusqu’au moment où il devient impossible de se rappeler quand on a commencé à l’inviter systématiquement.

C’est dans ce Paris là — un Paris d’ascenseurs grillagés, de taxis beige clair, de téléphones à cadran qui sonnent dans les halls — que Manny se fabrique une identité.

Pas une identité solide, non. Une identité portative. Adaptable. Comme ses valises.

Il ne se doute pas une seconde qu’au coin d’une rue — ou d’un dîner — il trouvera quelqu’un qui vit exactement à l’opposé de lui, et qui pourtant complétera parfaitement son existence.

Mais pour l’instant, Manny flotte. Et Paris se laisse faire.


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