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Jessel 2 — Né dans la Pampa

(printemps 1897 – années 1920)


On ne naît pas “Manny Jessel”. On le devient.

Et dans son cas, le chemin commence dans un endroit si improbable que même un romancier hésiterait à le placer sur une carte : Cochequingán, province de San Luis, Argentine. Un hameau où l’horizon est plus large que les maisons, et où le vent fait plus de bruit que les habitants.

Le 10 juillet 1897, Sarah Sulimovich met au monde un troisième enfant. Un garçon. Elle l’appelle Manuel — par pure adaptation locale. À la maison, pourtant, tout sonne en accents autres : le yiddish murmuré, quelques mots russes, un espagnol appris pour survivre. La famille est juive, venue de Moldavie, passée par la poussière de l’Empire russe, épuisée de pogroms et d’espoirs cassés.

Arnoldo, le père, est de ceux qui croient qu’on peut recommencer sa vie n’importe où. La preuve : il l’a tenté ici, au bout du monde, dans ce pays où l’on distribuait encore des terres aux immigrants assez naïfs pour croire que la terre résout tout.

L’enfance de Manny tient sur quelques images : une maison en adobe, un puits, un soleil violent, les cris des bêtes. Rien qui annonce le futur homme en costume clair, membre du Country Club d’Ozoir. Rien. Et pourtant.

Très vite, la famille quitte ce désert poussiéreux pour Buenos Aires. Ils s’installent dans un quartier populaire où les rues portent des noms ambitieux et où les immeubles tiennent debout par volonté plus que par architecture : Once.

Là, tout change.

Once, c’est un chaos magnifique. Les Juifs russes côtoient les Syriens, les Italiens, les Espérantistes, les vendeurs de tissus, les prêcheurs, les tailleurs, les voleurs, les enfants qui courent dans les cours intérieures. On parle trois langues dans la même phrase. Les façades sentent la soupe, le cuir chaud, la poussière. C’est ici que Manny apprend à être rapide. À écouter avant de répondre. À deviner les intentions. À se faufiler.

Pendant que sa mère tient la maison, Arnoldo se bat contre des emplois mal payés et des patrons méprisants. Les sœurs de Manny grandissent. Lui, il se met à disparaître : d’abord pour des courses, puis pour travailler dans un entrepôt. Une chose est certaine : il veut gagner de l’argent, et vite. Quand il a une vingtaine d’années, Buenos Aires devient trop petite. Ou bien lui devient trop grand pour elle. Impossible à dire.


On sait seulement qu’en janvier 1923, il apparaît sur un registre américain : arrivée à New York, Ellis Island à bord de l’American Legion. Profession : exporter. Une manière élégante de dire “je me débrouille”. Ce qu’il y trouve ? Une ville faite pour lui.

New York dans les années 20, c’est un accélérateur : les rues, les docks, les cafés interlopes, les deals rapides, les opportunités fragiles. Et Manny comprend très vite que pour survivre ici, il faut deux choses : être léger et être partout.

Il y parvient. Pas spectaculairement, pas comme un milliardaire — mais comme un homme qui retombe toujours sur ses pieds. Il voyage au Mexique pour affaires. Il enchaîne les logements. Il se glisse dans les clubs où les immigrés parlent affaires autour de deux cocktails. Il signe une déclaration d’intention de naturalisation en 1925. Et en 1928, il devient citoyen américain. En 1927 et 1931, il fait des aller-retours à Buenos Aires, et il gagne probablement beaucoup d’argent.

Entre-temps, son père est mort à Buenos Aires. Sa mère, Sarah, voyage seule jusqu’à Liverpool en 1917. Manny, lui, n’a pas de pays. Il a des ports d’attache provisoires. C’est le moment où son existence prend sa forme définitive : un homme sans maison réelle, mais toujours chez lui dans un salon, un pont de bateau, ou le hall d’un hôtel. 

En 1929, l’Amérique se brise sous ses pieds — mais ne l’entraîne pas avec elle. Le krach fait s’effondrer des fortunes qui n’auraient jamais dû exister, emporte des hommes qui se croyaient solides, et transforme les rues de Manhattan en un théâtre de faillites et de files d’attente devant les soupes populaires. Manny regarde tout ça avec une sorte de détachement lucide.

Pour d’autres, c’est la fin. Pour lui, c’est un signe. Quand un continent brûle, il est temps d’aller voir ailleurs. Ce n’est pas du cynisme. C’est son instinct de survie. Alors, quand les journaux titrent sur la Grande Dépression, Manny réserve un billet pour l’Europe. Un simple changement de décor. Mais, pour lui, le décor, c’est tout.


La suite l’attend à Paris.


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