L’appartement
donnait sur le parc Monceau, avec ces balcons arrondis typiques des
années 30 : un peu trop confiants, un peu trop prospères pour une
époque qui commençait déjà à se crisper. À l’intérieur, des
murs ivoire, des luminaires en verre sablé, un piano demi-queue, un
tapis persan sur lequel personne n’avait le droit de renverser quoi
que ce soit. Un dîner de la bourgeoisie médicale parisienne,
exactement comme il faut — c’est-à-dire un peu compassé, mais
ravi de lui-même.
Les
convives arrivaient par petits groupes : médecins en vestons bien
coupés, épouses élégantes, internes épuisés mais brillants,
deux professeurs de faculté qui faisaient semblant de ne pas
détester les cocktails. Et, parmi eux, un invité dont personne ne
savait très bien qui il était.
“Un
charmant Argentin-américain”, avait dit l’hôtesse. Comme si ça
suffisait pour lui fabriquer une identité. Manuel John Jessel entra
après les autres, sans se presser. Costume clair, rien
d’ostentatoire : juste ce qu’il fallait pour que les regards
s’arrêtent une seconde. Il salua comme un homme qui a appris
partout et n’appartient nulle part. À Paris, ce genre
d’indéfinition plaît énormément.
Il
parlait français avec un léger accent qui n’était ni argentin,
ni américain, ni vraiment identifiable. Un accent d’homme qui a
plus voyagé que la plupart de la salle. Dans un coin du salon, un
invité glissa à un autre :
— Il
travaille dans les affaires, je crois.
— Lesquelles
?
— Oh,
vous savez… les affaires.
Personne
ne savait, en effet.
Suzanne
Monsarrat, elle, était là presque par hasard. Invitée parce
qu’elle était brillante, parce qu’elle avait une ascendance
prestigieuse, parce qu’à vingt-sept ans elle préparait un
doctorat de médecine avec une rigueur d’horlogère. Elle
n’attendait rien de la soirée. Elle observait. On l’observait
aussi, mais pas pour les raisons habituelles : elle dégageait une
intensité calme, une façon de tenir un verre comme on tient une
idée — fermement, sans ostentation.
Ils
se retrouvèrent côte à côte devant une table trop garnie.
— Monsieur
Jessel ?
— Manuel,
si vous préférez. Ou Manny. C’est plus simple.
— Rien
n’est jamais simple, répondit-elle.
Et
il sourit — pas ce sourire mondain qu’il distribuait par
automatisme, mais un vrai sourire, intéressé, presque
reconnaissant. On sentait qu’elle venait de le réveiller au milieu
d’un salon qui l’ennuyait prodigieusement.
Ils
parlèrent très peu. Trois phrases, peut-être quatre. Une remarque
sur New York. Une autre sur la recherche en pharmacologie. Un échange
sur la lumière de Paris en avril — cliché, oui, mais ils en
rirent ensemble, ce qui changeait tout.
Il
n’y eut ni étincelle ni flirt. Juste quelque chose d’exact :
deux personnes qui comprennent instantanément que l’autre n’est
pas fabriqué dans le même matériau que le reste du monde.
Ça
s’arrêta là.
Suzanne
fut rappelée par son mari — interne à Tenon, épuisé, brillant,
mal peigné. Manny fut happé par l’hôtesse, décidée à lui
présenter “un cousin qui connaît très bien Buenos Aires” (ce
qui était faux, mais l’hôtesse n’était pas à ça près). Le
pianiste attaqua une valse un peu molle. On servit un dessert à
l’ananas, très en vogue cette année-là.
Ils
repartirent chacun de leur côté. Sans promesse, sans attente, sans
la moindre idée de ce qui viendrait plus tard.
Rien
qu’un dîner. Mais certains dîners, dans Paris, ont la courtoisie
de déclencher des histoires qu’on n’avait absolument pas
prévues.

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