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Jessel 4 — A nous deux, Paris !

1930-1935 Quand Manny débarque en Europe, au début des années 30, il n’a rien d’un immigrant besogneux. Il arrive par bateau, sur ces transatlantiques qui ressemblent plus à des palaces flottants qu’à des moyens de transport. Il met le pied sur le quai comme un homme qui est déjà passé par là. New York n’est jamais loin derrière lui, Buenos Aires non plus, et sa manière de marcher dit clairement qu’il ne compte pas s’enraciner ici davantage que dans ses villes précédentes. Paris, pour Manny, n’est pas un destin. C’est une escale. Il s’installe d’abord 21 rue Mirabeau, dans le XVIᵉ , dans un joli appartement, avec un concierge qui le trouve “correct” mais “difficile à suivre”. On le voit sortir à des heures inhabituelles, revenir tard, parfois disparaître trois jours sans prévenir personne. Toujours impeccable : costume bien repassé, chapeaux nets, chaussures brillantes. Pas de luxe ostentatoire. Juste le style de quelqu’un qui sait ce qu’un vêtement raconte avant même qu’on ouvre...

Jessel 3 — Une vie sous tension

1925-1931 Suzanne Monsarrat n’avait rien d’une héroïne tragique. Elle n’en avait ni le goût ni le temps. En 1925, elle se marie avec Honoré Sergent . Un mariage raisonnable, cohérent avec son milieu. Ils s’installent Villa de Ségur, un îlot calme dans un quartier chic de Paris. Des façades de brique, une cour presque silencieuse. Honoré, s on mari est interne à l’hôpital Tenon, dans le XXᵉ arrondissement — ce qui, à l’échelle parisienne, veut dire deux choses : il travaille loin, et il ne rentre jamais à l’heure. Tenon, c’est un autre monde : populaire, accidenté, rempli de patients qui n’ont pas la politesse de tomber malades selon les horaires. Suzanne regarde cela avec lucidité : elle sait qu’elle ne pourra pas compter sur lui. P as par manque d’amour, mais parce que la médecine l’avale. Et il faut aussi compter avec les enfants. Entre 1927 et 1931, ils en ont trois. Conséquence, les journées sont mécaniques : un biberon, un cours, un déjeuner pris debout, un enfant malade, un cha...

Jessel 2 — Né dans la Pampa

(printemps 1897 – années 1920) On ne naît pas “Manny Jessel”. On le devient. Et dans son cas, le chemin commence dans un endroit si improbable que même un romancier hésiterait à le placer sur une carte : Cochequingán, province de San Luis, Argentine. Un hameau où l’horizon est plus large que les maisons, et où le vent fait plus de bruit que les habitants. Le 10 juillet 1897, Sarah Sulimovich met au monde un troisième enfant. Un garçon. Elle l’appelle Manuel — par pure adaptation locale. À la maison, pourtant, tout sonne en accents autres : le yiddish murmuré, quelques mots russes, un espagnol appris pour survivre. La famille est juive, venue de Moldavie, passée par la poussière de l’Empire russe, épuisée de pogroms et d’espoirs cassés. Arnoldo, le père, est de ceux qui croient qu’on peut recommencer sa vie n’importe où. La preuve : il l’a tenté ici, au bout du monde, dans ce pays où l’on distribuait encore des terres aux immigrants assez naïfs pour croire que la terre résout tout...

Jessel 1 — 1930, un dîner à Paris

  L’appartement donnait sur le parc Monceau, avec ces balcons arrondis typiques des années 30 : un peu trop confiants, un peu trop prospères pour une époque qui commençait déjà à se crisper. À l’intérieur, des murs ivoire, des luminaires en verre sablé, un piano demi-queue, un tapis persan sur lequel personne n’avait le droit de renverser quoi que ce soit. Un dîner de la bourgeoisie médicale parisienne, exactement comme il faut — c’est-à-dire un peu compassé, mais ravi de lui-même. Les convives arrivaient par petits groupes : médecins en vestons bien coupés, épouses élégantes, internes épuisés mais brillants, deux professeurs de faculté qui faisaient semblant de ne pas détester les cocktails. Et, parmi eux, un invité dont personne ne savait très bien qui il était. “ Un charmant Argentin-américain”, avait dit l’hôtesse. Comme si ça suffisait pour lui fabriquer une identité. Manuel John Jessel entra après les autres, sans se presser. Costume clair, rien d’ostentatoire : juste ce qu’i...

Jessel : Prologue

  Je cherchais mes ancêtres Jessel. Des vignerons alsaciens, modestes, enracinés, probablement têtus, nés dans ces villages accrochés aux coteaux au-dessus de Sélestat, là où les maisons sentent la pierre chaude, le Gewurztraminer et les confitures trop sucrées. Bref : je cherchais des gens qui me ressemblent. J’imaginais déjà un grand-père à tablier, un cellier humide, une lignée de paysans devenus allemands puis à nouveau français, au fil des traités. D es hommes du cru, des vrais, qui se transmettent un lopin de vigne et trois secrets de famille. Et puis… Comme souvent en généalogie, j’ai pris un virage que je n’avais pas vu venir. Le Jessel que j’ai trouvé n’avait rien à voir avec mes vignerons. Rien du tout. À la place : un homme qui traverse l’Atlantique comme on traverse un couloir, des appartements à New York et Paris, des dîners mondains, du golf à l’American Country Club, une épouse irlandaise, des publicités dans tous les journaux français et coloniaux pour des pa...

Les Sénabré, d’une rive à l’autre

Les Espagnols d’Algérie Ils sont arrivés par la mer, ballotés entre la misère et l’espoir. Des paysans de Relleu, de Almudaina, de Villajoyosa ou de Denia, qui fuyaient la sécheresse, les dettes, les pierres plus nombreuses que les récoltes. Les bateaux faisaient la navette depuis Alicante, Valence ou Ibiza, et débarquaient leur cargaison d’hommes, de femmes et d’enfants sur les quais d’Oran ou d’Alger. En quelques décennies, l’Algérie française est devenue la seconde patrie de ces Espagnols sans fortune. On les appelait les Valenciens , même quand ils venaient de Murcie ou d’Andalousie. Ils bâtissaient les maisons, cultivaient la vigne, pêchaient le long des côtes. Les enfants, eux, devenaient Français sans toujours le savoir, par la loi de 1889. Entre deux langues, deux patries, deux mers, ces familles ont tissé une histoire discrète. Celle des SENABRE en fait partie — une lignée née sous le soleil d’Alicante et refondée sur l’autre rive, dans les faubourgs d’Alger avant de partir à ...

Eloge de la généalogie qui musarde

  Comment, en cherchant Jessel, je me suis retrouvé chez Zebra, à la radio, en Alsace en 1934 et en plein délire graphique Je te jure que je fais des efforts. Je pars toujours avec de bonnes intentions : “aujourd’hui, je me concentre sur Jessel, je travaille sérieusement, je reste dans la ligne droite du récit”. Et puis voilà qu’une vieille réclame traîne au coin d’un journal de 1934, me regarde de travers et me murmure : “Regarde-moi, juste une seconde…” Je regarde. Je tombe dans un terrier. Parce qu’une fois qu’on met le nez dans les publicités des années trente, on se retrouve à courir derrière des silhouettes étranges qui vous entraînent d’une page à l’autre : un enfant maigre comme un clou, une femme devenue “bleichsüchtig”, un noir à poêle miraculeux, et au milieu de tout ça, une agence de publicité — Thompson — qui semble avoir tout rédigé, tout dessiné, tout rêvé. On dirait un Monopoly géant où chaque case serait une réclame en noir et blanc. À la base, je voulais c...