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Les Sénabré, d’une rive à l’autre


Les Espagnols d’Algérie

Ils sont arrivés par la mer, ballotés entre la misère et l’espoir. Des paysans de Relleu, de Almudaina, de Villajoyosa ou de Denia, qui fuyaient la sécheresse, les dettes, les pierres plus nombreuses que les récoltes. Les bateaux faisaient la navette depuis Alicante, Valence ou Ibiza, et débarquaient leur cargaison d’hommes, de femmes et d’enfants sur les quais d’Oran ou d’Alger.


En quelques décennies, l’Algérie française est devenue la seconde patrie de ces Espagnols sans fortune. On les appelait
les Valenciens, même quand ils venaient de Murcie ou d’Andalousie. Ils bâtissaient les maisons, cultivaient la vigne, pêchaient le long des côtes. Les enfants, eux, devenaient Français sans toujours le savoir, par la loi de 1889.

Entre deux langues, deux patries, deux mers, ces familles ont tissé une histoire discrète. Celle des SENABRE en fait partie — une lignée née sous le soleil d’Alicante et refondée sur l’autre rive, dans les faubourgs d’Alger avant de partir à nouveau, vers la France, et la Franche Comté.


Santiago Sénabré – Le jardinier venu d’Almudaina
(1856 - 1932)

Avant de devenir « jardinier à Alger », Santiago Sénabré a d’abord été un homme de poussière et de pierre.
Almudaina, son village natal, n’est qu’un point accroché à la sierra d’Alicante : quelques maisons serrées autour du clocher, des champs maigres, l’ombre des oliviers tordus par le vent. Là-bas, la terre ne donne qu’à ceux qui la supplient. On y vit du maraîchage, de la taille des amandiers, de la patience. Les hommes partent souvent — à Valence, à Oran, à Alger — chercher ce que la colline refuse.
Dans les années 1880, l’Espagne du Levant s’essouffle. Les récoltes s’effondrent, les dettes s’entassent, les guerres ont vidé les campagnes de leurs bras. Alors Santiago, comme tant d’autres, a regardé vers la mer. Alger n’était qu’à une nuit de bateau, mais c’était un autre monde : là-bas, le soleil avait la même chaleur, mais la terre était plus grasse, les orangers plus généreux, et l’on disait qu’un homme travailleur pouvait y gagner sa vie.
Il a embarqué sans tapage, avec sa femme Desamparados qu’on appelait du diminutif Amparo — « abri » en espagnol — et sans doute quelques outils enroulés dans une toile. À l’arrivée, pas de miracles : juste les faubourgs d’Alger, la poussière rouge des chemins, les odeurs mêlées de jasmin et de gasoil, les cabanes des jardiniers espagnols qui cultivaient les légumes pour la ville.
Santiago a dû reprendre ses gestes d’avant : biner, greffer, arroser — mais cette fois, sous un ciel étranger. Le matin, il devait entendre les cris des marchands arabes, le soir les chansons d’exil des voisins venus de Relleu, Planes, Almudaina… Un petit bout d’Espagne transplanté sur une terre française, avec dans les yeux le bleu de la Méditerranée qu’il avait traversée.
Il n’a pas laissé de lettres, il ne savait pas écrire, ni de photos, juste une adresse : 15, rue Vasco de Gama, Alger. Une rue modeste, comme sa vie. Mais dans le sable du jardin qu’il entretenait, il avait sans doute retrouvé un peu de son Espagne natale — une promesse de verdure au bord du désert.

Santiago fils – Le jardinier de la Bouzaréa
(1885 -    )

Quand son fils vient au monde, en mai 1885, Santiago Sénabré père n’a sans doute pas encore quitté l’Espagne. L’enfant naît lui aussi à Almudaina.
C’est là que le jeune Santiago grandit,, avant que la famille ne prenne la mer. À Alger, le père trouve à travailler comme jardinier : les Espagnols d’Alicante sont réputés pour savoir faire pousser quelque chose sur n’importe quelle terre. Le fils, lui, apprend le métier à ses côtés. En 1915, on le retrouve installé à La Bouzaréa, un faubourg en hauteur, tout en terrasses et en potagers, d’où l’on voit la mer.
Le 22 mai 1915, Santiago épouse Maria Presentación Lucas, née à Planes comme Amparo, un village voisin d’Almudaina – autant dire qu’ils se connaissaient de longue date, ou qu’ils partageaient au moins les mêmes odeurs de terre sèche et de thym.
Le mariage a lieu à Alger, mais tout y reste empreint d’Espagne : les deux pères, jardiniers eux aussi, ne savent pas signer, et les noms ont cette musique familière du Levant espagnol – Lucas, Castañer, Oltra, Sénabré. Ils n’ont pas grand-chose : un logement modeste, quelques outils, des mains calleuses. Mais la communauté espagnole d’Alger est soudée ; on se retrouve aux fêtes religieuses, on parle fort dans les cafés, on garde le souvenir du pays au fond des phrases.
Santiago devient à son tour cultivateur, maraîcher de métier. C’est un homme de terre, discret, travailleur. Ses papiers de naturalisation de 1933 disent peu de lui – sinon qu’il avait alors près de cinquante ans et qu’il s’était fait une place dans la colonie espagnole d’Alger.
L’administration française reconnaît enfin celui qui, depuis si longtemps, faisait pousser les salades de ses officiers.
On ne sait pas grand-chose d’autre sur lui, s’il est resté à la Bouzaréa ou s’il a déménagé vers le centre. Il n’a laissé ni photo, ni descendance clairement identifiée, mais son nom figure parmi ceux de ces jardiniers espagnols qui ont donné à Alger ses potagers en étages, ses citronniers, ses haies d’aloès. Un homme ordinaire, enraciné deux fois : d’abord à Almudaina, ensuite dans la terre rouge d’Alger.

Facundo Sénabré – L’Espagnol d’Alger
(1891-1953)

Facundo Sénabré naît à Almudaina, petit village de la province d’Alicante, le 28 mars 1891. La colline est la même que celle où son frère aîné Santiago a vu le jour, quelques années plus tôt : un coin sec, adossé à la sierra, où les figuiers poussent de travers et les fontaines se taisent l’été.
Quand il vient au monde, la famille Sénabré songe déjà à partir. L’Espagne rurale s’étouffe, les dettes s’accumulent, les fils d’agriculteurs deviennent ouvriers agricoles, puis journaliers sans terre. Alors, on traverse. Alger n’est qu’à une nuit de bateau.
Rue Sadi Carnot, Alger
Au tournant du siècle, on retrouve les Sénabré rue Vasco de Gama, dans un quartier populaire d’Alger. Facundo y grandit, sans doute parmi les cris des marchands, les odeurs d’huile et de poussière, la langue mêlée des colons, des Arabes et des Espagnols.
Comme son père, il travaille de ses mains. Sur les actes, il est dit journalier — un mot simple, presque effacé, qui désigne les hommes sans métier fixe, qu’on embauche le matin et qu’on oublie le soir.
Mais la vie suit son cours. Le 30 décembre 1920, à seize heures précises, il épouse à Alger Maria Patrocinio Molla, née à Planes, un autre village d’Alicante : encore une union entre gens du même terroir, unis par la langue, la foi et la nostalgie du pays. Ils s’installent d’abord chez ses parents, 15 rue Vasco de Gama, avant de louer un logement rue Sadi-Carnot, puis plus tard rue de Lorraine. Les adresses changent, les emplois aussi, mais la famille grandit : Alexis en 1921, Albert en 1923, Jean-Pierre en 1932, Jacques en 1936.
Dans les années 40 on le trouve imprimeur, et il achète un terrain pour construire sa maison
Il travaille ensuite à la SNEP, Société Nationale des Entreprises de Presse, comme employé imprimeur. Dans les pages du Journal Officiel d’Alger en 1952, on voit qu’il a été décoré de la médaille d’argent du Travail : trente années de service, de régularité, d’honnêteté. L’homme discret, sans diplôme, est devenu un rouage solide de la grande machine coloniale : celle qui imprime les journaux, les affiches, la propagande et les nouvelles du monde.

Il vit alors dans les
HBM du Champ de Manœuvre, ces cités ouvrières propres et un peu tristes, plantées dans la plaine d’Alger. C’est là qu’il s’éteint, le 29 octobre 1953, à soixante-deux ans. Les tensions de la guerre d’Indépendance montaient déjà. Lui ne la connaîtra pas.
Son épouse, Maria Patrocinio, quittera l’Algérie plus tard pour s’établir en France, à Montbéliard — retrouvant, sur les bords du Doubs, ses enfants et les mêmes gestes de vie ouvrière que ceux de son mari. Les Sénabré, les Molla, les Lucas : des familles venues du Levant espagnol, enracinées une seconde fois dans les faubourgs d’Alger, puis dans les villes industrielles de l’est de la France.
Facundo n’a jamais été célèbre, mais il a transmis quelque chose de rare : la ténacité. Une manière de faire face, de continuer à se lever le matin, qu’on retrouve dans les générations suivantes.

Casimir Sénabré – L’homme aux rotatives
(1900 - 1944)

Le plus jeune des frères Sénabré, Casimir, naît vers 1900, probablement à Alger. Il appartient à cette génération née de l’exil, qui ne connaît de l’Espagne que la langue parlée à la maison et quelques chansons de montagne murmurées le dimanche. Son père, jardinier, a déjà refait sa vie dans les faubourgs de la ville blanche. Casimir, lui, choisit un autre univers : celui du papier, de l’encre et du bruit métallique.
On le retrouve rotativiste à L’Écho d’Alger, un poste dur et bruyant. Ces ouvriers de l’ombre font tourner les immenses machines qui impriment chaque nuit les journaux de la colonie : leurs bras noircis d’encre, leurs chemises trempées de sueur, et le vacarme incessant des cylindres qui avalent les bobines de papier.
Ce sont les mains de ces hommes qui font vivre la presse coloniale, pendant que d’autres signent les éditoriaux.
La vie de Casimir n’a rien d’un long fleuve tranquille. En 1928, un article de l’Echo d’Alger rapporte un grave accident de chantier : “M. Casimir Sénabré, tombé du troisième étage d’un immeuble en construction, grièvement blessé.” Marié, précise-t-on. On ignore les circonstances, mais le ton du journal dit bien l’époque : la douleur réduite à une brève. Casimir survit, reprend le travail, sans doute avec des séquelles.
Il meurt le 16 novembre 1944, à quarante-quatre ans, en pleine tourmente de la Libération. À Alger, la guerre vient de finir, les journaux se réorganisent, les anciens titres collaborent ou se taisent, d’autres renaissent. L’Écho d’Alger publie sa nécrologie dans une de ses dernières éditions : un simple encadré, quelques lignes pour dire qu’un ouvrier des rotatives vient de disparaître.
Rien d’héroïque, rien de spectaculaire. Juste un homme debout dans la rumeur du monde, qui a fait tourner la presse jusqu’au bout.

Marie Sénabré – La petite sœur
(1902 - 1919)

Elle s’appelait Marie, comme tant d’autres à cette époque, mais son vrai prénom sonnait sans doute un peu différemment dans la bouche de sa mère : María, roulé avec douceur, venu d’Espagne. Née vers 1902, la benjamine des Sénabré grandit rue Sadi-Carnot, à Alger, dans cet entre-deux familier : un pied dans la terre d’Alicante, l’autre sur les trottoirs de la ville blanche.
On devine sa vie simple, rythmée par les marchés, les rires des voisines, le linge qui sèche aux fenêtres, les allées et venues de ses frères. Santiago travaille à la Bouzaréa, Facundo se marie, Casimir apprend les rotatives. Marie, elle, a dix-sept ans, et la vie devant soi.
Le 29 août 1919, la jeunesse s’interrompt brusquement. Elle meurt à la maison, 17, rue Sadi-Carnot, à quelques pas du port. Aucune mention de maladie ni d’accident : juste une date, une adresse, et le silence. Peut-être la grippe, on ne sait pas.
Dans la mémoire familiale, son nom s’efface vite, mais son absence a dû peser sur les années suivantes — une sœur partie trop tôt, un prénom murmuré lors des fêtes, une photo manquante dans la boîte en fer.
Elle repose quelque part à Alger, sans pierre connue. La plus jeune des Sénabré, celle qui n’a pas eu le temps de quitter l’enfance.

Le terrain de la Petite Provence

Le 11 novembre 1940, Facundo Senabré, lui aussi rotativiste signe un acte d’achat à Alger. Il acquiert auprès d’Aaron dit Henri Atlan, agissant au nom de son épouse, un lot de 561 m² dans un lotissement au nom poétique : La Petite Provence. Prix : 20 francs le mètre carré, soit 11 220 francs.
Quelques mois plus tard, le plan du lotissement est remanié : la parcelle passe à 647 m² pour 12 940 francs. Mais la maison ne verra jamais le jour. Les restrictions de guerre, la cherté des matériaux, puis la reprise laborieuse de l’après-guerre rendent tout projet impossible. Facundo continue de faire tourner les rotatives, imprime les nouvelles du monde sans que sa propre histoire avance.
Usines Peugeot, vers 1960
Dans les années 1950, plusieurs de ses enfants franchissent à nouveau la Méditerranée. Ils trouvent du travail chez Peugeot, à Sochaux ou Montbéliard, rejoignant cette cohorte d’ouvriers espagnols ou pieds-noirs que l’usine attire en masse. En 1958, Marie, désormais veuve, quitte à son tour l’Algérie. Elle rejoint ses enfants installés dans le Doubs, logée modestement, loin du soleil et du terrain resté vide.
Le 13 décembre 1962, devenue veuve, Marie Senabré adresse à l’administration sa demande d’indemnisation. Elle évoque sobrement cette parcelle de “La Petite Provence”, jamais bâtie, perdue deux fois : d’abord faute de moyens, ensuite faute de pays.

Épilogue

Des collines d’Alicante aux faubourgs d’Alger, les Sénabré ont traversé la Méditerranée comme on franchit un seuil : sans fracas, mais sans retour. Jardiniers, journaliers, ouvriers du papier, ils ont semé des racines de l’autre côté de la mer, puis plus tard encore, dans les villes du Doubs.
Leur histoire n’a rien d’extraordinaire — juste la trace obstinée de ceux qui partent pour vivre mieux, et finissent par appartenir à deux terres à la fois. Une lignée d’ombres travailleuses, dont le silence en dit long : celui des gens simples qui, sans le savoir, font l’Histoire.


Commentaires

  1. Cet article m'a particulièrement intéressée car je suis sensible au sujet. Dans ma famille les expériences de colonisation en Algérie, ont toutes tourné court, le climat du Nord était probablement trop contrasté.

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