Avant de devenir « jardinier à Alger », Santiago Sénabré a
d’abord été un homme de poussière et de pierre.
Almudaina,
son village natal, n’est qu’un point accroché à la sierra
d’Alicante : quelques maisons serrées autour du clocher, des
champs maigres, l’ombre des oliviers tordus par le vent. Là-bas,
la terre ne donne qu’à ceux qui la supplient. On y vit du
maraîchage, de la taille des amandiers, de la patience. Les
hommes partent souvent — à Valence, à Oran, à Alger —
chercher ce que la colline refuse. Dans les années 1880, l’Espagne du Levant s’essouffle. Les
récoltes s’effondrent, les dettes s’entassent, les guerres ont
vidé les campagnes de leurs bras. Alors Santiago, comme tant
d’autres, a regardé vers la mer. Alger n’était qu’à une nuit
de bateau, mais c’était un autre monde : là-bas, le soleil avait
la même chaleur, mais la terre était plus grasse, les orangers plus
généreux, et l’on disait qu’un homme travailleur pouvait y
gagner sa vie.
Il a embarqué sans tapage, avec sa femme Desamparados qu’on
appelait du diminutif Amparo — « abri » en espagnol — et sans
doute quelques outils enroulés dans une toile. À l’arrivée, pas
de miracles : juste les faubourgs d’Alger, la poussière rouge des
chemins, les odeurs mêlées de jasmin et de gasoil, les cabanes des
jardiniers espagnols qui cultivaient les légumes pour la ville.
Santiago a dû reprendre ses gestes d’avant : biner, greffer,
arroser — mais cette fois, sous un ciel étranger. Le matin, il
devait entendre les cris des marchands arabes, le soir les chansons
d’exil des voisins venus de Relleu, Planes, Almudaina… Un petit
bout d’Espagne transplanté sur une terre française, avec dans les
yeux le bleu de la Méditerranée qu’il avait traversée.
Il n’a pas laissé de lettres, il ne savait pas écrire, ni de
photos, juste une adresse : 15, rue Vasco de Gama, Alger.
Une rue modeste, comme sa vie. Mais dans le sable du jardin qu’il
entretenait, il avait sans doute retrouvé un peu de son Espagne
natale — une promesse de verdure au bord du désert.
Santiago fils – Le jardinier de la Bouzaréa
(1885 - )
Quand son fils vient au monde, en mai 1885, Santiago Sénabré père
n’a sans doute pas encore quitté l’Espagne. L’enfant naît lui
aussi à Almudaina. C’est là que le jeune Santiago grandit,, avant que la famille ne
prenne la mer. À Alger, le père trouve à
travailler comme jardinier : les Espagnols d’Alicante sont réputés
pour savoir faire pousser quelque chose sur n’importe quelle terre.
Le fils, lui, apprend le métier à ses côtés. En 1915, on le
retrouve installé à La
Bouzaréa, un faubourg en hauteur, tout en terrasses et
en potagers, d’où l’on voit la mer. Le 22 mai 1915, Santiago épouse Maria Presentación Lucas,
née à Planes comme Amparo, un
village voisin d’Almudaina – autant dire qu’ils se
connaissaient de longue date, ou qu’ils partageaient au moins les
mêmes odeurs de terre sèche et de thym.
Le mariage a lieu à Alger, mais tout y reste empreint d’Espagne :
les deux pères, jardiniers eux aussi, ne savent pas signer, et les
noms ont cette musique familière du Levant espagnol – Lucas,
Castañer, Oltra, Sénabré. Ils n’ont pas grand-chose : un
logement modeste, quelques outils, des mains calleuses. Mais la
communauté espagnole d’Alger est soudée ; on se retrouve aux
fêtes religieuses, on parle fort dans les cafés, on garde le
souvenir du pays au fond des phrases.
Santiago devient à son tour cultivateur, maraîcher
de métier. C’est un homme de terre, discret, travailleur. Ses
papiers de naturalisation de 1933 disent peu de lui – sinon qu’il
avait alors près de cinquante ans et qu’il s’était fait une
place dans la colonie espagnole d’Alger.
L’administration
française reconnaît enfin celui qui, depuis si longtemps, faisait
pousser les salades de ses officiers.
On ne sait pas grand-chose d’autre sur lui, s’il est resté à la
Bouzaréa ou s’il a déménagé vers le centre. Il n’a laissé ni
photo, ni descendance clairement identifiée, mais son nom figure
parmi ceux de ces jardiniers espagnols qui ont donné à Alger ses
potagers en étages, ses citronniers, ses haies d’aloès. Un homme
ordinaire, enraciné deux fois : d’abord à Almudaina, ensuite dans
la terre rouge d’Alger.
Facundo Sénabré – L’Espagnol d’Alger
(1891-1953)
Facundo Sénabré naît à Almudaina, petit village
de la province d’Alicante, le 28 mars 1891. La
colline est la même que celle où son frère aîné Santiago a vu le
jour, quelques années plus tôt : un coin sec, adossé à la sierra,
où les figuiers poussent de travers et les fontaines se taisent
l’été.
Quand il vient au monde, la famille Sénabré songe déjà à partir.
L’Espagne rurale s’étouffe, les dettes s’accumulent, les fils
d’agriculteurs deviennent ouvriers agricoles, puis journaliers sans
terre. Alors, on traverse. Alger n’est qu’à une nuit de bateau.
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| Rue Sadi Carnot, Alger |
Au tournant du siècle, on retrouve les Sénabré rue Vasco
de Gama, dans un quartier populaire d’Alger. Facundo y
grandit, sans doute parmi les cris des marchands, les odeurs d’huile
et de poussière, la langue mêlée des colons, des Arabes et des
Espagnols.Comme son père, il travaille de ses mains. Sur les actes, il est dit
journalier — un mot simple, presque effacé, qui
désigne les hommes sans métier fixe, qu’on embauche le matin et
qu’on oublie le soir.
Mais la vie suit son cours. Le 30 décembre 1920, à
seize heures précises, il épouse à Alger Maria Patrocinio
Molla, née à Planes, un autre village
d’Alicante : encore une union entre gens du même terroir, unis par
la langue, la foi et la nostalgie du pays. Ils s’installent d’abord
chez ses parents, 15 rue Vasco de Gama, avant de
louer un logement rue Sadi-Carnot, puis plus tard
rue de Lorraine. Les adresses changent, les emplois
aussi, mais la famille grandit : Alexis en 1921, Albert en 1923,
Jean-Pierre en 1932, Jacques en 1936.
Dans les années 40 on le trouve imprimeur, et il achète un terrain
pour construire sa maison
Il travaille ensuite à la SNEP, Société Nationale des
Entreprises de Presse, comme employé imprimeur.
Dans les pages du Journal Officiel d’Alger en 1952,
on voit qu’il a été décoré de la médaille d’argent
du Travail : trente années de service, de régularité,
d’honnêteté. L’homme discret, sans diplôme, est devenu un
rouage solide de la grande machine coloniale : celle qui imprime les
journaux, les affiches, la propagande et les nouvelles du monde.
Il vit alors dans les HBM du Champ de Manœuvre, ces
cités ouvrières propres et un peu tristes, plantées dans la plaine
d’Alger. C’est là qu’il s’éteint, le 29 octobre
1953, à soixante-deux ans. Les tensions de la guerre
d’Indépendance montaient déjà. Lui ne la connaîtra pas.
Son épouse, Maria Patrocinio, quittera l’Algérie
plus tard pour s’établir en France, à
Montbéliard — retrouvant, sur les bords du Doubs,
ses enfants et les mêmes gestes de vie ouvrière que ceux de son
mari. Les Sénabré, les Molla, les Lucas : des familles venues du
Levant espagnol, enracinées une seconde fois dans les faubourgs
d’Alger, puis dans les villes industrielles de l’est de la
France.
Facundo n’a jamais été célèbre, mais il a transmis quelque
chose de rare : la ténacité. Une manière de faire face, de
continuer à se lever le matin, qu’on retrouve dans les générations
suivantes.
Casimir Sénabré – L’homme aux rotatives
(1900 - 1944)
Le plus jeune des frères Sénabré, Casimir, naît
vers 1900, probablement à Alger. Il appartient à
cette génération née de l’exil, qui ne connaît de l’Espagne
que la langue parlée à la maison et quelques chansons de montagne
murmurées le dimanche. Son père, jardinier, a déjà refait sa vie
dans les faubourgs de la ville blanche. Casimir, lui, choisit un
autre univers : celui du papier, de l’encre et du bruit
métallique.
On le retrouve rotativiste à L’Écho d’Alger,
un poste dur et bruyant. Ces ouvriers de l’ombre font tourner les
immenses machines qui impriment chaque nuit les journaux de la
colonie : leurs bras noircis d’encre, leurs chemises trempées de
sueur, et le vacarme incessant des cylindres qui avalent les bobines
de papier.
Ce sont les mains de ces hommes qui font vivre la presse coloniale,
pendant que d’autres signent les éditoriaux.
La vie de Casimir n’a rien d’un long fleuve tranquille. En 1928,
un article de l’Echo
d’Alger rapporte un grave accident de chantier : “M.
Casimir Sénabré, tombé du troisième étage d’un immeuble en
construction, grièvement blessé.” Marié, précise-t-on.
On ignore les circonstances, mais le ton du journal dit bien l’époque
: la douleur réduite à une brève. Casimir survit, reprend le
travail, sans doute avec des séquelles. Il meurt le 16 novembre 1944, à quarante-quatre
ans, en pleine tourmente de la Libération. À Alger, la guerre vient
de finir, les journaux se réorganisent, les anciens titres
collaborent ou se taisent, d’autres renaissent. L’Écho
d’Alger publie sa nécrologie dans une de ses dernières
éditions : un simple encadré, quelques lignes pour dire qu’un
ouvrier des rotatives vient de disparaître.
Rien d’héroïque, rien de spectaculaire. Juste un homme debout
dans la rumeur du monde, qui a fait tourner la presse jusqu’au
bout.
Marie Sénabré – La petite sœur
(1902 - 1919)
Elle s’appelait Marie, comme tant d’autres à
cette époque, mais son vrai prénom sonnait sans doute un peu
différemment dans la bouche de sa mère : María, roulé
avec douceur, venu d’Espagne. Née vers 1902, la
benjamine des Sénabré grandit rue Sadi-Carnot, à
Alger, dans cet entre-deux familier : un pied dans la terre
d’Alicante, l’autre sur les trottoirs de la ville blanche.
On devine sa vie simple, rythmée par les marchés, les rires des
voisines, le linge qui sèche aux fenêtres, les allées et venues de
ses frères. Santiago travaille à la Bouzaréa, Facundo se marie,
Casimir apprend les rotatives. Marie, elle, a dix-sept ans, et la vie
devant soi.
Le 29 août 1919, la jeunesse s’interrompt
brusquement. Elle meurt à la maison, 17, rue
Sadi-Carnot, à quelques pas du port. Aucune mention de
maladie ni d’accident : juste une date, une adresse, et le silence.
Peut-être la grippe, on ne sait pas. Dans la mémoire familiale, son nom s’efface vite, mais son absence
a dû peser sur les années suivantes — une sœur partie trop tôt,
un prénom murmuré lors des fêtes, une photo manquante dans la
boîte en fer.
Elle repose quelque part à Alger, sans pierre connue. La plus jeune des Sénabré, celle qui n’a pas eu le temps de
quitter l’enfance.
Le terrain de la Petite Provence
Le 11 novembre 1940, Facundo Senabré, lui aussi
rotativiste signe un acte d’achat à Alger. Il acquiert auprès
d’Aaron dit Henri Atlan, agissant au nom de son
épouse, un lot de 561 m² dans un lotissement au
nom poétique : La Petite Provence. Prix : 20 francs
le mètre carré, soit 11 220 francs.
Quelques mois plus tard, le plan du lotissement est remanié : la
parcelle passe à 647 m² pour 12 940
francs. Mais la maison ne verra jamais le jour. Les
restrictions de guerre, la cherté des matériaux, puis la reprise
laborieuse de l’après-guerre rendent tout projet impossible.
Facundo continue de faire tourner les rotatives, imprime les
nouvelles du monde sans que sa propre histoire avance.
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| Usines Peugeot, vers 1960 |
Dans les années 1950, plusieurs de ses enfants franchissent
à nouveau la Méditerranée. Ils trouvent du travail chez
Peugeot, à Sochaux ou Montbéliard, rejoignant cette
cohorte d’ouvriers espagnols ou pieds-noirs que l’usine attire en
masse. En 1958, Marie, désormais veuve, quitte à
son tour l’Algérie. Elle rejoint ses enfants installés dans le
Doubs, logée modestement, loin du soleil et du terrain resté vide.
Le 13 décembre 1962, devenue veuve, Marie
Senabré adresse à l’administration sa demande
d’indemnisation. Elle évoque sobrement cette parcelle de
“La Petite Provence”, jamais bâtie, perdue deux fois : d’abord
faute de moyens, ensuite faute de pays.
Épilogue
Des collines d’Alicante aux faubourgs d’Alger, les Sénabré ont
traversé la Méditerranée comme on franchit un seuil : sans fracas,
mais sans retour. Jardiniers, journaliers, ouvriers du papier, ils
ont semé des racines de l’autre côté de la mer, puis plus tard
encore, dans les villes du Doubs.
Leur histoire n’a rien d’extraordinaire — juste la trace
obstinée de ceux qui partent pour vivre mieux, et finissent par
appartenir à deux terres à la fois. Une lignée d’ombres
travailleuses, dont le silence en dit long : celui des gens simples
qui, sans le savoir, font l’Histoire.
Cet article m'a particulièrement intéressée car je suis sensible au sujet. Dans ma famille les expériences de colonisation en Algérie, ont toutes tourné court, le climat du Nord était probablement trop contrasté.
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