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Articles

CHAPITRE 16 : Épilogue

  Voilà, ce que j’ai pu apprendre sur Suzanne s’arrête ici. Je peux dire que cette enquête a été passionnante. Elle m’a occupé l’esprit pendant toutes ces années. Et je doute d’en savoir davantage  maintenant. Je pourrais peut-être encore trouver un article de journal sur un méfait de plus ? Un témoignage sur un autre homme qu’elle aurait manipulé ? Elle se vantait d’en avoir eu huit à la fin de sa vie. Mais au fond, qu’importe ? Cette Suzanne m’a tenu en haleine tout ce temps. Quand j’y repense, quelle vie elle a eu e  ! La guerre de quatre ans à huit ans, deux sœurs qui meurent toutes petites et à quelques jours d’intervalle, et le père un an après, un rebelle qui a déserté deux fois l’armée. D’un côté, le grand-père Eugène, qui sort de sa condition de pauvre paysan ardennais en devenant ce receveur des postes parisien, libre penseur, fondateur de la section locale de la ligue des Droits de l’Homme, conseiller municipal de Vouziers. De l’autre, la grand-m...

Chapitre 15 – La belle vie de « Mme Pavis »

Pour commencer, je tiens à vous dire que Nicole — c’est comme ça qu’elle se faisait appeler, votre Suzanne — je l’aimais pas. Elle a manipulé mon père, lui a bouffé son argent, et fait exploser notre famille. Moi, la fille de Jean, je lui en ai voulu. Mais avec le temps… j’ai compris pas mal de choses.  Alors je vais reprendre depuis le début. Suzanne est entrée dans notre vie par ma mère. Elles se sont rencontrées vers 1973 ou 1974, je ne sais plus où. Elle cherchait un logement, et comme on avait deux immeubles de rapport — hérités de ma mère — celle-ci lui a proposé un petit F2. Suzanne disait travailler pour un médecin. Je n’ai jamais su de quel boulot il s’agissait, mais peu importe : en un rien de temps, elle avait mis le grappin sur mon père. Quand ma mère est morte, Suzanne s’est installée chez lui. Même si mon père lui avait loué un appartement plus grand, juste en dessous du sien. Mon père lui louait "officiellement", oui… Il y avait des quittances de loyer, mais...

Chapitre 14 - Monique, héritière des silences

(Récit de Georges) Faut que je vous dise un truc. C’est pas tous les jours qu’un vieux bonhomme comme moi, 70 balais bien tapés, s’assoit pour causer. Mais Monique… Monique, c’est pas n’importe qui. Quand elle est arrivée chez nous, elle avait à peine un an. Une toute petite, avec des yeux graves, comme si elle avait déjà compris que le monde, c’était pas une partie de plaisir. Son père était mort, sa mère, partie va savoir où. Y’avait plus que nous. Louise et moi. Alors on a dit oui. Sans réfléchir. Faut dire, dans la famille, on compte pas quand c’est pour les gamins. Et il faut dire que sa mère.. Sa mère ? Elle a filé, sans un mot, sans nous donner un sou. Même l’allocation qu’elle touchait pour la gamine, on l’a jamais vue. Quant à sa vie… disons qu’elle avait ses priorités, Suzanne. Moi, Georges Morel. Né à Vouziers, j’ai grandi à Paris, aux Batignolles puis à Vincennes, mais je suis un vrai ardennais.. Et j’ai pas passé ma vie à planter des patates, non. Ni à tamponner des let...

Chapitre 13 – Suzanne toujours aux abois

  Je découvre donc cet article de l’Echo du Centre :  Vols. - Suzanne Morel, 25 ans, qui a volé une somme de 30 000 francs à une dame de passage à Limoges, est condamnée à 8 mois de prison, 10.500 francs de dommages et intérêts et à restituer les 20.000 francs non dépensés retrouvés en sa possession. En fait, elle a 35 ans. Mensonge encore, ou erreur du rédacteur ? Je contacte les archives de la Haute Vienne, et on m’envoie le dossier ! Les attendus du procès : Attendu que Morel Suzanne, veuve Bertrand, a été condamnée pour avoir à  Limoges , le 7 août 1945, frauduleusement soustrait un portefeuille contenant une somme de 37 000 francs, au préjudice de la dame Veillard. Attendu que cette réunion avait lieu chez M. L., réuni ssa n t tous les locataires de l’immeuble . Attendu que, à l’issue de cette réunion, la prévenue a aperçu un sac à main, qu’elle reconnaît avoir ouvert, et a pris le portefeuille qui s’y trouvait. Attendu qu’elle prétend avoir agi par curio...

Chapitre 12 : le Conseil de famille

Dans cette histoire, et comme toujours dans les secrets de famille, personne ne sait rien. Chacun détient un petit bout de vérité, mais personne n'ose le partager. Moi, j’ai mis les pieds dans le plat. Ces parents soi-disant morts pendant la guerre, cette mère qui s’est volatilisée pour réapparaître à Limoges comme si de rien n’était, ces enfants séparés, placés dans des familles différentes au point de ne plus se souvenir les uns des autres… Il a bien fallu une décision pour que tout cela se passe ainsi. Je me décide donc à passer aux archives de la Marne. Une archiviste charmante m’explique la marche à suivre : il faut une demande écrite et justifier de la parenté, mais il devrait être possible d’y accéder... Et un beau matin, me voilà à Châlons-en-Champagne. Une documentaliste disparaît quelques instants, puis revient avec un dossier : le jugement du conseil de famille ! Quelle trouvaille ! Des fiches de police, des lettres, des enquêtes de voisinage. Et surtout, le jugement....

Chapitre 11 – Eugène Morel, enfant de l’Argonne, citoyen de la République

Décidément, l’histoire de cette famille ordinaire nous montre une vie agitée ! Et pour comprendre le parcours de Suzanne, cette femme énigmatique dont la vie tourmentée défie les récits linéaires, il faut remonter plus loin. J’ai donc cherché, jusqu'à son grand-père Eugène Morel, dont la destinée incarne tout à la fois l'audace des humbles et la ténacité d'un autodidacte. Eugène voit le jour en 1856 à Verpel, petit village ardennais encaissé dans les vallons de l’Argonne. Il est l’aîné d’une fratrie marquée par la tragédie : en 1858, un frère naît et meurt en quelques mois ; l’année suivante, un autre frère décède le jour même de sa naissance, et leur mère s’éteint deux jours plus tard. Eugène n’a que trois ans, et déjà le deuil prend racine dans sa vie. Le père se remarie avec Marguerite, et deux demi-frères viennent agrandir la famille. Mais le sort s’acharne, et en 1865, Eugène perd aussi son père, décédé à l’hospice à seulement 34 ans. Orphelin de père et de mère, on p...

Chapitre 10 - Sur les traces de Fernand

Fernand Morel, le père de Suzanne, naît en 1887 à Paris, dans le quartier des Batignolles. Ah, les Batignolles ! À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ce coin alliait le charme d’un village de quartier à l’effervescence des cafés animés et des ateliers d’artistes. Lieu de rendez-vous des impressionnistes et bastion républicain avec ses bouffeurs de curés, libres penseurs et autres francs-maçons, il conservait une âme de bohème avant le rattachement au XVIIème arrondissement. Fernand est le benjamin d’une fratrie de cinq garçons. Son père, originaire du petit village de Termes dans les Ardennes, avait réussi le concours des PTT pour devenir commis des postes à Paris. Un jeune provincial dans le tumulte créatif des Batignolles. En septembre 1905, le jeune Fernand, empli d’enthousiasme (ou d’un brin d’imprudence), s’engage dans l’armée pour trois ans. Un an plus tard, il est promu soldat de 1ʳᵉ classe. Mais voilà, un an après, il déserte – oui, déserte ! Que s’est-il passé ? Peut-ê...