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Chapitre 10 - Sur les traces de Fernand

Fernand Morel, le père de Suzanne, naît en 1887 à Paris, dans le quartier des Batignolles.
Ah, les Batignolles ! À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ce coin alliait le charme d’un village de quartier à l’effervescence des cafés animés et des ateliers d’artistes. Lieu de rendez-vous des impressionnistes et bastion républicain avec ses bouffeurs de curés, libres penseurs et autres francs-maçons, il conservait une âme de bohème avant le rattachement au XVIIème arrondissement.
Fernand est le benjamin d’une fratrie de cinq garçons. Son père, originaire du petit village de Termes dans les Ardennes, avait réussi le concours des PTT pour devenir commis des postes à Paris. Un jeune provincial dans le tumulte créatif des Batignolles.

En septembre 1905, le jeune Fernand, empli d’enthousiasme (ou d’un brin d’imprudence), s’engage dans l’armée pour trois ans. Un an plus tard, il est promu soldat de 1ʳᵉ classe. Mais voilà, un an après, il déserte – oui, déserte ! Que s’est-il passé ? Peut-être une envie soudaine de retrouver les effluves du quartier, ou une petite rébellion contre le carcan militaire. Quoi qu’il en soit, un mois plus tard, il est arrêté et condamné à sept mois de prison avec sursis. Comme quoi, les esprits libres ont parfois leur lot de déconvenues.

Le 24 juin 1908, la vie ne fait pas de pause : son père disparaît, et le 24 octobre 1908, Fernand est libéré, armé d’un certificat de bonne conduite ; on peut penser qu’il s’est rangé pour obtenir ce sésame si important pour entrer dans l’administration. Il est intégré dans la réserve.
Le 19 mars 1910, il épouse Marthe dans les Ardennes, ou il s'installe non loin de son père qui avait été nommé receveur des postes à Vouziers.
Il est mécanicien. Très vite, le 25 juillet 1910, leur fille Suzanne voit le jour, apportant une touche de lumière dans un quotidien déjà bien animé. En 1911, Fernand se lance comme représentant de commerce, tout en vivant à Termes, chez sa mère, avec sa femme et la petite Suzanne.
La guerre approche, mais la famille s’agrandit encore : le 16 janvier 1913, Aline naît à Reims, et en mars 1913, la famille s’installe dans la cité champenoise. Le 22 octobre 1914, Hélène vient parfaire ce tableau familial déjà bien coloré.

Mais voilà, cette fois, la guerre est là, apportant avec elle son lot de drames et de rebondissements improbables. Fernand est mobilisé – d’abord au 132ᵉ, puis au 355ᵉ d’infanterie. En mai 1915, la tragédie frappe brutalement la petite famille qui s’est réfugiée en région parisienne pour fuir les bombardements de Reims, Aline décède le 8 mai et Hélène le 14 mai, toutes deux emportées à Charenton-le-Pont. Parfois, le sort s’acharne.

Malgré tout, le 20 août 1916, Fernand est nommé caporal. Mais l’histoire de Fernand réserve encore des surprises : en mars 1916, il déserte une seconde fois. Il faut se rappeler qu’en 1916-1917, les poilus vivent un enfer quotidien dans les tranchées : boue, rats, manque d’hygiène, ravitaillement aléatoire et bombardements incessants. Les offensives sont souvent meurtrières pour des gains minimes, comme à l’Artois et en Champagne (1916) ou à Verdun (1916). L'usure morale est immense, mais les grandes mutineries n’éclatent qu’en 1916, après l’échec sanglant du Chemin des Dames. Avant cela, il y a bien des refus d'obéissance isolés et des désertions, mais ils sont sévèrement réprimés. L’armée maintient la discipline avec des exécutions pour l’exemple, ce qui contribue à entretenir la peur et la résignation parmi les soldats.

Arrêté le 24 mars et condamné le 13 juin à deux mois avec sursis – avec la perte de son grade en prime – il est réaffecté au 94ᵉ d’infanterie le 16 octobre 1916. Enfin, le 23 septembre 1916, il est envoyé au casse pipe sur le champ de bataille de Raucourt, dans la Somme.


Et donc, ses deux petites sœurs et son père sont morts, Suzanne, alors âgée de six ans, se retrouve seule avec sa mère.

Pour situer les différents membres de la famille de Suzanne, consultez l’arbre généalogique
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