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Chapitre 11 – Eugène Morel, enfant de l’Argonne, citoyen de la République

Décidément, l’histoire de cette famille ordinaire nous montre une vie agitée ! Et pour comprendre le parcours de Suzanne, cette femme énigmatique dont la vie tourmentée défie les récits linéaires, il faut remonter plus loin. J’ai donc cherché, jusqu'à son grand-père Eugène Morel, dont la destinée incarne tout à la fois l'audace des humbles et la ténacité d'un autodidacte.

Eugène voit le jour en 1856 à Verpel, petit village ardennais encaissé dans les vallons de l’Argonne. Il est l’aîné d’une fratrie marquée par la tragédie : en 1858, un frère naît et meurt en quelques mois ; l’année suivante, un autre frère décède le jour même de sa naissance, et leur mère s’éteint deux jours plus tard. Eugène n’a que trois ans, et déjà le deuil prend racine dans sa vie. Le père se remarie avec Marguerite, et deux demi-frères viennent agrandir la famille. Mais le sort s’acharne, et en 1865, Eugène perd aussi son père, décédé à l’hospice à seulement 34 ans. Orphelin de père et de mère, on peut supposer qu’il est pris en charge par sa belle-mère qui, malgré sa propre détresse, s’efforce de maintenir la famille à flot. En 1867, c’est au tour de la grand-mère de s’en aller. La famille recomposée s’effrite, et Eugène, du haut de ses neuf ans, apprend à composer avec la rudesse de la vie.

Le jeune garçon fait preuve de détermination. Il sait que l'avenir se construit, alors il tente sa chance en passant le concours des PTT vers 1876, à une vingtaine d’années. C’est le sésame pour quitter les Ardennes et plonger dans la vie parisienne. On l’imagine, ce provincial débarqué dans la capitale, les yeux écarquillés devant l’effervescence des boulevards et le brouhaha des tramways. Mais Eugène n’est pas du genre à se laisser impressionner. Il décroche un poste de commis des postes et s’installe rue Bailleul, dans le 1er arrondissement. Très vite, il s’imprègne de la vie des fonctionnaires, entre le sérieux administratif et les discussions animées des cercles syndicaux et politiques. Paris est alors en pleine mutation, tiraillée entre traditions et modernité.

En 1878, la vie personnelle d’Eugène prend un nouveau tournant : il devient père de Maurice. L’année suivante, il épouse Aline, et le couple fonde une famille qui s’agrandit rapidement. Entre Paris et les Ardennes, les enfants naissent tour à tour : Georges en 1880, Henri en 1882 – qui ne survivra pas à sa petite enfance –, Marius en 1885, et enfin Fernand en 1887, dans le 16e arrondissement. C’est toute une génération qui se forge à cheval entre le tumulte parisien et la douceur provinciale.

Mais la capitale ne peut contenir éternellement l’ardeur d’un Ardennais. En 1904, Eugène revient à Vouziers, où il est nommé receveur des postes. Fort de son expérience parisienne, il s’impose rapidement comme une figure locale respectée, tant par sa rigueur professionnelle que par son engagement militant.

Eugène Morel s’éteint le 24 juin 1908 à Vouziers, après 31 années de service, laissant derrière lui une famille établie et une réputation d’honnête homme. Sa mort est celle d’un homme qui aura su transformer les épreuves en force et défendre les idéaux de liberté avec la conviction d’un militant passionné. Un homme simple et droit, dont la mémoire résonne encore dans les allées de Vouziers.

Le Petit Ardennais saluera sa mémoire en ces termes :

Vendredi, à deux heures du soir, c’est au milieu d’une affluence qu’eurent lieu les obsèques civilement célébrées du citoyen Eugène Morel, receveur des postes en retraite. Républicain militant, il fonda avec de dévoués camarades la Section de la Ligue des Droits de l’Homme de Vouziers, et en fut le président ; il fut également président de l’Union des Libres Penseurs de l’arrondissement et faisait partie de la loge maçonnique de Reims. Ses concitoyens l’envoyèrent siéger au conseil municipal en 1904, fonction qu’il dut abandonner pour raisons de santé. Dans toutes ses activités, il fit preuve de loyauté et de dévouement, suscitant l’estime de tous, même parmi ses adversaires politiques.


Pour situer les différents membres de la famille de Suzanne, consultez l’arbre généalogique

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