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Chapitre 12 : le Conseil de famille

Dans cette histoire, et comme toujours dans les secrets de famille, personne ne sait rien. Chacun détient un petit bout de vérité, mais personne n'ose le partager. Moi, j’ai mis les pieds dans le plat.

Ces parents soi-disant morts pendant la guerre, cette mère qui s’est volatilisée pour réapparaître à Limoges comme si de rien n’était, ces enfants séparés, placés dans des familles différentes au point de ne plus se souvenir les uns des autres… Il a bien fallu une décision pour que tout cela se passe ainsi.

Je me décide donc à passer aux archives de la Marne. Une archiviste charmante m’explique la marche à suivre : il faut une demande écrite et justifier de la parenté, mais il devrait être possible d’y accéder...

Et un beau matin, me voilà à Châlons-en-Champagne. Une documentaliste disparaît quelques instants, puis revient avec un dossier : le jugement du conseil de famille ! Quelle trouvaille ! Des fiches de police, des lettres, des enquêtes de voisinage. Et surtout, le jugement.

C’est aussi là que je trouve la lettre de Blanche, citée plus haut. Les témoignages confirment ses soupçons.

Rapport de police du 28 juin 1938

Enquête menée par un commissaire de police en réponse aux renseignements demandés par Monsieur le Commissaire Central :

La veuve BERTRAND née MOREL Suzanne, née en 1910 à Termes (Ardennes), a logé rue de Berru, 10, pendant environ 14 mois, à partir du 24 octobre 1936. Quelques mois après son arrivée, elle a cessé de payer son loyer et le propriétaire a envisagé son expulsion, qui n’a finalement pas eu lieu car elle a quitté les lieux de son plein gré.
À cette époque, elle était manucure chez un coiffeur et gagnait 10 francs par jour. Pendant son séjour à cette adresse, sa conduite et sa moralité n’ont pas donné lieu à remarque particulière.
Ensuite, elle a logé en garni, 2 boulevard Jules César. Elle ne travaillait plus et semblait vivre de la générosité de son ou ses amants.
Le 9 avril 1938, l’aîné de ses enfants, Michel, âgé de 10 ans, qui se trouvait chez sa grand-mère maternelle, Madame Veuve Quenard, 48 Cité de Bétheny, a été repris par sa grand-mère paternelle, Madame Veuve Bertrand, à Romilly-sur-Seine.
Le second enfant, Jacqueline, âgée de 5 ans, est restée avec la grand-mère maternelle.
La veuve MOREL habite actuellement en garni, 32 rue de Chativesles.

Audition de Suzanne Morel – 5 juillet 1938

L’an mil neuf cent trente-huit, le cinq juillet, Edmond Pommet, Commissaire de Police à Reims, entend la nommée Suzanne Morel, veuve Frédéric :

« Le 13 novembre 1926, je me suis mariée avec Charles Bertrand à Reims. Trois enfants sont nés de cette union.
Mon mari est décédé à Reims le 3 février 1936. Peu après, les deux aînés ont été placés au préventorium de Moutchic, près d’Arcachon, où ils sont restés jusqu’au 16 mars 1938. Monique, quant à elle, a été confiée à mon oncle, Georges Morel, mécanicien à Monthois (Ardennes).
Lorsque j’ai appris que mes enfants allaient m’être rendus, je vivais en hôtel, sans travail, et j’étais incapable de les loger ou de subvenir à leurs besoins. Ma mère m’a alors proposé de les garder chez elle, en attendant que je retrouve une situation stable.
Le 10 avril 1938, ma belle-mère est venue récupérer Michel sans me prévenir. Depuis, je ne l’ai plus revu.
Je n’ai pas de travail régulier, je vis de couture à l’occasion, je dors chez une amie car je ne peux pas payer de chambre. Je pense qu’il vaut mieux que mes enfants restent chez leurs grands-parents, mais je voudrais pouvoir les voir de temps à autre. »

Le dossier contient également un courrier de l’oncle Georges demandant les documents nécessaires pour toucher les allocations pour Monique, car Suzanne ne lui envoie rien. Une enquête de moralité atteste qu’il s’occupe correctement de l’enfant.

Envoi du jugement


Le jugement de déchéance de puissance paternelle – 24 mars 1939

Le tribunal prononce alors la déchéance de puissance paternelle à l’encontre de Suzanne Morel. Dans les attendus du jugement :

« Attendu que depuis le décès de son mari, la femme Morel n’a cessé de mener une vie de désordre et de débauche, qu’elle vient d’être récemment inscrite sur le contrôle des filles publiques… »
« Attendu qu’elle a déjà été condamnée pour vol le 10 janvier 1938 à huit jours de prison, peine remise sous condition de non récidive pendant cinq ans… »
« Attendu qu’elle s’est complètement désintéressée de ses enfants et n’a jamais cherché à subvenir à leur entretien… »
« Attendu que son inconduite notoire justifie qu’elle soit déchue de ses droits parentaux… »

La décision est sans appel : elle perd tous ses droits sur ses enfants nés ou à naître, qui sont officiellement placés dans leurs familles respectives.

Une découverte bouleversante

La lecture de ces documents est un choc. Que penser de cette femme ? Elle disparaît avant même le jugement, laissant derrière elle trois jeunes enfants dont elle ne cherchera plus à avoir de nouvelles. Certes, sa vie a été marquée par les épreuves, mais il est rare qu’une mère abandonne ainsi ses enfants.

Pourquoi ? Comment en est-elle arrivée là ? Fugue, détresse, choix assumé ou contrainte invisible ?

Suite à cette découverte, je raconte cette histoire hors norme à une amie généalogiste qui m’envoie une coupure de presse : l’Écho d’Auvergne daté du 30 octobre 1945. A la rubrique Tribunal correctionnel on parle de Suzanne !

Pour situer les différents membres de la famille de Suzanne, consultez l’arbre généalogique

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