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Articles

Affichage des articles du avril, 2025

CHAPITRE 7 – Blanche, une ouvrière dans les tourments du siècle

Je suis née en 1879, à Romilly-sur-Seine, dans l’Aube. Ma mère était veuve quand elle a rencontré mon père, qui était veuf lui aussi. Elle avait déjà un fils, et avec mon père, ils ont eu cinq filles. J'étais la troisième. Nous avons grandi dans une famille ouvrière, et, comme mes parents, j’ai travaillé dans une usine de bonneterie. La vie n'était pas tendre. Mes deux sœurs aînées sont mortes à six et quatre ans. Blanche Mais ce qui a marqué notre famille, c’est la mort de mon père. On l’a trouvé sans vie, un peu en dehors de Romilly, au lieu-dit "La Béchère". Les journaux de l'époque en ont parlé. Quelle histoire ! Dans Le Petit Troyen : « Suicide - Mercredi matin à 3 heures, le nommé Cannet Gustave-Charles, manouvrier, 63 ans, demeurant aux Maisons-Brûlées, se levait et s'habillant, déclara à sa femme qu'il allait se noyer. Sur les instances de cette dernière, il se remit au lit, mais à 5 heures, il quittait la maison sans rien dire. La famille inqu...

Chapitre 6 – Blanche, la grand-mère indignée

Blanche avec son petit fils En haut Charles et Suzanne   Il y a des histoires qu’on ne raconte pas. Des drames qu’on garde pour soi, bien serrés au fond du cœur, comme des cailloux dans les poches. On s’habitue à leur poids, on apprend à se taire. Moi, je n’ai jamais été du genre à me plaindre. Veuve depuis trop longtemps pour compter, ouvrière depuis toujours, c’est pas dans mes habitudes de pleurnicher. Mais là… Là, il faut parler. Quand mon fils Charles est mort, c’est comme si tout était parti en morceaux. Trois gosses laissés derrière. Et elle, la belle-fille, cette Suzanne , incapable de se ranger. Elle va de bistrot en bistrot, traîne avec n’importe qui. Elle dit que ce sont les enfants de Charles, mais moi, je sais bien que ce n’est pas vrai. Ça se voit. Michel, c’est mon petit-fils, ça oui. Mais les deux autres… Je suis pas dupe. Alors je vais l’écrire, cette lettre. Pour que quelqu’un m’écoute. Pour que cette femme cesse de courir les rues et qu’on donne la garde des en...

Chapitre 5 – Suzanne, la vie d’après (Michelle Vaillant)

Suzanne vers 80 ans Bien sûr j’ai connu Madame Bertrand. Mais elle se faisait appeler Nicole, pas Suzanne. Et elle n’a jamais dit qu’elle avait eu des filles. Elle m’a dit un jour qu’elle avait eu un fils, qu’il avait divorcé, mais que de toute façon, il était mort. Et sur son livret de famille, qu’elle avait fait refaire, il n’y avait que son fils. Pourtant, elle est venue souvent à la maison pour les repas de fête, je pensais assez bien la connaître. Je l’ai rencontrée quand elle est arrivée au village, toute pimpante, avec son manteau en velours rouge et un chapeau de feutre beige, très coquette. Elle avait beaucoup de caractère. Un jour, elle m’a demandé de lui faire des courses. Et après, je lui faisais régulièrement. Mais quand elle n’était pas décidée, ou qu’elle était occupée à se tirer les cartes avec ses tarots usés, elle m’envoyait sur les roses. Elle habitait une petite maison que louait pour elle un monsieur de Limoges. Il venait la voir presque tous les jours. Ce n’est...

Portrait n°1 : Arsène MARGUIER

Pour le premier de cette série de portraits, je vous propose de regarder cet homme, entouré de son épouse Maria et de ses enfants. Je reviendrai une autre fois sur leur histoire, d'autant que c'est la mienne aussi. Mais, regardez bien cet homme sous son chapeau. que nous racontent sa moustache, son regard, sa moue... ?    Arsène Marguier Deux visages d’un homme du Haut-Doubs Deux visages d’Arsène Il y a les faits. Les dates, les actes, les lieux. Implacables, alignés, certifiés. Et puis, il y a ce qu’on imagine, ce qu’on pressent, ce qu’on sent derrière une photo, un silence, un surnom. Arsène Marguier, mon arrière-grand-père, en est un bon exemple. Sur le papier, il fut garde forestier, marchand de bois, père de famille, mort à cinquante ans. Un homme de son époque, comme tant d'autres. Mais selon la lumière qu’on choisit, Arsène peut être grave ou rieur, taiseux ou bon vivant, homme du devoir ou de commerce. Alors pourquoi choisir ? Voici deux portraits d’Arsène. ...

Chapitre 4 - où l’on retrouve la trace de Suzanne

  Ça fait maintenant quinze ans que Patrick a retrouvé une partie de sa famille, celle de son père. Une tante, ses quatre filles, leurs maris, les enfants. La tribu au complet. On avait même mis la main sur l’autre sœur de son père. Jacqueline lui avait écrit, pleine d’espoir. Elle a répondu en coupant net : — Je n’ai jamais eu de famille, ce n’est pas à 70 ans qu’on en refait une. Rideau. Puis est venu le confinement. Le monde s’est arrêté, et moi avec. Du temps libre à n’en plus finir. Alors je me suis remis dans les papiers de cette famille, histoire de tromper l’ennui. J’ai poussé un peu plus loin, me suis inscrit sur un site de généalogie. J’ai raconté le mystère Suzanne sur un groupe Facebook, comme une bouteille à la mer. Je n’y croyais pas vraiment. Une demi-heure plus tard, je tombe de ma chaise. Un internaute, inconnu au bataillon, me balance la date et le lieu de décès de Suzanne. — 2016, Ehpad de Saint Léonard. Je vérifie. Les dates, les noms... Ça colle. Nom d...

Chapitre 3 – Jacqueline, Juliette, Marthe... et les hommes qui s’effacent

  Juliette, demi-soeur de Suzanne Jacqueline a appelé Juliette ce matin. D’habitude, elle est impassible, mais là, sa voix tremblait. Elle ne montre jamais rien, Jacqueline. Pourtant, Juliette la connaît bien, elle. Elle a grandi avec elle, qui est à la fois sa nièce et sa quasi-sœur. Oui, parce que Juliette est la demi-sœur de Suzanne, sa mère. Enfin, vous suivez ? Moi non plus, pas tout de suite. En creusant un peu, je découvre que c’est Marthe qui a élevé tout ce petit monde, seule, avec les gamines sur les bras. Marthe, c’est la mère de Suzanne, puis de Juliette, mais entre les deux, il y a eu Gaston. Un type solide, employé aux chemins de fer, un peu comme une planche de salut pour Marthe après la mort de son premier mari en 1916, pendant la bataille de la Somme. Suzanne avait à peine six ans. Marthe, veuve de guerre, s’était retrouvée avec une pension de 563 francs et une gamine à nourrir. Gaston, il n’est pas resté longtemps non plus. 1924, paf, il claque, après lui avoir...

Chapitre 2 – Ce que Jacqueline n'a jamais dit

Mes parents sont morts pendant la guerre. Enfin, c’est ce qu’on m’a toujours dit, et c’est ce que j’ai répété à mes filles et à mon entourage. Mais à qui aurais-je pu confier que ma mère, Suzanne, nous a abandonnés – mon frère, ma sœur et moi ? Elle a disparu… ou plutôt, elle s’est volatilisée – pendant la guerre, et elle nous a abandonnés. Je voudrais bien savoir pourquoi. Bien sûr, c’était la guerre, et mon père était mort avant le conflit, mais est-ce qu’une mère peut vraiment abandonner ses enfants ? On ne racontait pas ce genre de choses à l’époque. Le seul à connaître ce secret, c’était Pierre, mon mari. Il le savait depuis notre mariage et a toujours respecté ce silence. J’ai fait ma vie sans mère, et mon père était déjà parti. Heureusement, ma grand-mère Marthe m’a recueillie lorsqu’une voisine m’a vue à l’hôpital – une voisine qui n’avait plus de nouvelles de moi depuis mon retour du sanatorium du Moutchic, près de Lacanau. C’est à ce moment-là que ma mère a disparu. Au Moutch...

Merci à vous !

384 vues en une journée pour un blog de morts… c’est presque vivant, non ? Un immense merci à toutes celles et ceux qui ont pris le temps de lire, de partager, de commenter. Suzanne et les autres vous saluent bien. On continue, un chapitre à la fois. À lundi prochain !

Chapitre 1 – Faire connaissance

 « Oui, c’est bien moi. Je suis votre tante Jacqueline, fille de Suzanne, et la sœur de votre père ! » Quand Patrick m’a raconté cette conversation, il était bouleversé. Ces mots, me dit-il, résonnent encore en moi. La semaine suivante, il avait rendez-vous avec cette tante surgie de nulle part. Il avait emporté quelques photos, comme des preuves de son identité, de son lien avec elle. Mais chez Jacqueline, il ne s’attendait pas à trouver un véritable comité d’accueil : deux femmes, qui s’avéreraient être ses cousines, et un homme plus jeune, le fils de l’une d’elles. Jacqueline, impassible, l’écoutait raconter comment, un jour, il avait récupéré un numéro de téléphone par un contact à Reims. « Appelez cette dame, elle pourra peut-être vous renseigner… » Alors il avait composé ce numéro, et le voilà, assis dans le salon d’une tante qu’il ne connaissait pas, à exhiber de vieilles photos jaunies. Petit à petit, les pièces du puzzle se mettent en place. Jacqueline et sa famille ...

Suzanne, une vie en morceaux

Patrick n’a pas connu Suzanne, sa grand-mère. Et à vrai dire, personne ne lui en a jamais parlé. Son père qui s’est séparé de sa mère quand il avait 10 ans ne lui a jamais parlé de cette partie de la famille. Et un jour, Patrick se lance à la recherche de cette famille, sur le seul souvenir d’une visite à des parents à Reims. Voici l’histoire de cette recherche et donc l’histoire de Suzanne. Une vie en morceaux, incroyable, faite de mystères, de secrets, de misère et de mensonges. Bien sûr, certains noms et lieux ont été modifiés. Lire la suite