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Chapitre 6 – Blanche, la grand-mère indignée

Blanche avec son petit fils
En haut Charles et Suzanne

 

Il y a des histoires qu’on ne raconte pas. Des drames qu’on garde pour soi, bien serrés au fond du cœur, comme des cailloux dans les poches. On s’habitue à leur poids, on apprend à se taire. Moi, je n’ai jamais été du genre à me plaindre. Veuve depuis trop longtemps pour compter, ouvrière depuis toujours, c’est pas dans mes habitudes de pleurnicher. Mais là… Là, il faut parler.

Quand mon fils Charles est mort, c’est comme si tout était parti en morceaux. Trois gosses laissés derrière. Et elle, la belle-fille, cette Suzanne, incapable de se ranger. Elle va de bistrot en bistrot, traîne avec n’importe qui. Elle dit que ce sont les enfants de Charles, mais moi, je sais bien que ce n’est pas vrai. Ça se voit. Michel, c’est mon petit-fils, ça oui. Mais les deux autres… Je suis pas dupe.

Alors je vais l’écrire, cette lettre. Pour que quelqu’un m’écoute. Pour que cette femme cesse de courir les rues et qu’on donne la garde des enfants à ceux qui s’en soucient vraiment. C’est pas de la méchanceté, non. Juste du bon sens.

J’ai écrit au procureur de la République à Reims pour lui expliquer la situation.

(Texte véritable)

Romilly sur Seine le 10 juin 1938


Monsieur le Procureur

Je vous envoie cette lettre pour vous faire savoir qu’ayant un fils décédé à Reims le 3 janvier 1936 où il laisse une veuve et 3 enfants dont l’aîné avait 8 ans à l’époque il est donc dans sa 11ème année et deux petites filles âgées de 3 ans et 1 an elles ont aujourd’hui 5 et 3 ans. La mère au lieu de se mettre courageusement au travail s’est mise à la débauche. Les deux aînés ont été envoyés dans un préventorium et la petite a été placée chez un oncle à la mère. Elle n’a jamais donné rien et ne s’intéresse pas à elle. Les aînés ont donc restés presque 2 ans au préventorium du Moutchic près Bordeaux et sont rentrés à Reims le 16 mars où la mère vivant à l’hôtel au numéro 2, boulevard ...ne les a pas repris. C’est la grand-mère qui les a eu pendant 3 semaines. J’ai donc été chercher l’aîné et l’ai ramené à Romilly ou travaillant en usine j’ai fait ma demande de sursalaire familial n’ayant que mon travail pour vivre étant veuve et âgée de 58 ans la prime de sursalaire me viendrait en aide. La mère n’ayant jamais travaillé depuis qu’elle est veuve et n’ayant jamais payé de loyer dans les divers logements qu’elle a occupé elle a mis ses meubles au garde meuble et ne paye pas. Elle va d’hôtel en hôtel et ne s’occupe pas de ses enfants Elle ne touche donc rien.

Je voudrais vous demander de faire une enquête sur son compte pour que nous ayons les droits sur les enfants et pouvoir touchés les indemnités de salaire auquel nous devons avoir droit puisque nous élevons les enfants qu’elle abandonne à leur sort. L’aîné est donc chez moi 104 bis rue ... à Romilly sur Seine. La petite qui a 5 ans est chez sa grand-mère maternelle qui habite 25, cité ...à Reims et la petite de 3 ans chez son oncle Mr Morel à Montois, Ardennes

Le nom de la grand-mère est Mme Vve Ferrand. Je vous serais reconnaissante de me répondre et de me donner la marche à suivre pour obtenir la garde des enfants et que la mère qui ne s’en occupe pas pour le moment n’ait pas le droit de nous les reprendre et en même temps que nous puissions obtenir les petits avantages que la loi donne aux père et mère qui élèvent leurs enfants."


« Romilly le 18 Octobre 1938


Monsieur le Procureur de la République,


Je me permets de vous écrire pour la seconde fois. Je vous avais écris dans les 1er Mai pour vous demander de faire une enquête sur ma bru habitant Reims et se livrant à une inconduite notoire. Mon fils étant décédé le 3 février 1936 et laissant 3 enfants en bas âge dont les deux aînés avait été placé dans un préventorium et en sont ressorti le 16 Mars 1938. Ma belle fille habitait en hôtel et n’a pas repris ses enfants qui ont été en attendant chez la grand-mère maternelle qui habite Reims 48...

J’ai donc reçu aujourd’hui la réponse de l’enquête qui a établi que ma bru ne travaillait pas, se livrait à la prostitution et de plus avait été condamnée déjà deux fois pour vol. Elle avait déclaré au commissaire que j’avais pris l’enfant sans l’avertir ce qui est faux. J’avais donc fait une deuxième déclaration qui a été renvoyée aussitôt Reims et depuis je n’ai rien reçu. Voudriez vous avoir l’obligeance de me répondre ce qu’il a été décidé car je ne demande que le sursalaire et et je dois y avoir droit puisqu’elle ne travaille pas elle ne le touche pas. Ma bru s’appelle Suzanne Morel, Vve Bertrand et je compte sur une réponse le plus tôt possible »


Blanche n’attend plus. Elle sait qu’elle a raison. Dans son esprit, les choses sont claires : elle ne fait que protéger son petit-fils et demander ce qui lui revient. Mais derrière cette revendication, il y a autre chose : une colère froide, un ressentiment profond contre cette belle-fille indigne, cette Suzanne qui se moque du qu’en-dira-t-on, qui refuse de rentrer dans le rang.

Blanche a-t-elle vu juste ? Suzanne est-elle vraiment cette mère indigne qu’elle décrit ? Ou bien est-ce une femme trop libre pour son époque, une femme qui, faute d’autres moyens, joue avec les limites d’un monde où les règles sont faites pour les hommes et pour les mères modèles ?

Le récit se tisse entre les accusations et les silences. Ce qui est sûr, c’est que Blanche ne laissera pas les choses en l’état. Pour elle, il y a une bataille à mener, et elle compte bien la gagner.

Mais au fond, qui est cette femme secrète, discrète au, visage fermé sur les rares photos où on la voit ? Je décide d’aller fouiller dans les archives pour essayer d’en savoir plus.

Pour vous repérer vous pouvez consulter l'arbre généalogique et vous déplacer sur les différents personnages

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