Accéder au contenu principal

CHAPITRE 7 – Blanche, une ouvrière dans les tourments du siècle




Je suis née en 1879, à Romilly-sur-Seine, dans l’Aube. Ma mère était veuve quand elle a rencontré mon père, qui était veuf lui aussi. Elle avait déjà un fils, et avec mon père, ils ont eu cinq filles. J'étais la troisième. Nous avons grandi dans une famille ouvrière, et, comme mes parents, j’ai travaillé dans une usine de bonneterie. La vie n'était pas tendre. Mes deux sœurs aînées sont mortes à six et quatre ans.
Blanche

Mais ce qui a marqué notre famille, c’est la mort de mon père. On l’a trouvé sans vie, un peu en dehors de Romilly, au lieu-dit "La Béchère". Les journaux de l'époque en ont parlé. Quelle histoire !

Dans Le Petit Troyen :

« Suicide - Mercredi matin à 3 heures, le nommé Cannet Gustave-Charles, manouvrier, 63 ans, demeurant aux Maisons-Brûlées, se levait et s'habillant, déclara à sa femme qu'il allait se noyer. Sur les instances de cette dernière, il se remit au lit, mais à 5 heures, il quittait la maison sans rien dire. La famille inquiète, se mit à sa recherche et vers dix heures, le sieur Lelong, manouvrier trouvait les sabots de Cannet sur le bord de la rivière du Moulin, au lieu-dit le Branchois. Ce n'est que vers 10 heures qu'on retrouva le corps du désespéré. Après les constatations légales, le corps a été reconduit à son domicile. Ajoutons que depuis trois ans, le suicide de Cannet est le quatrième constaté à la rivière du Moulin. »

Dans La Croix de l'Aube :

« On a retiré de la Seine le cadavre de M. Cannet, qui avait quitté sa demeure jeudi matin, à cinq heures. A la suite de trop copieuses libations, le pauvre homme a pris la résolution de se détruire. Il s'est jeté à l'eau au lieu-dit "le Trou-Corpelet" et a été amené par le courant jusqu'à la scierie Martinez. M. Cannet était un homme ordinairement tranquille. Il est bien regrettable que sa trop grande amitié avec la dive bouteille l'ait porté au suicide. »

Il nous a laissées seules, ma mère, mes sœurs et moi. Deux ans plus tard, en 1902, je me suis mariée avec Gabriel, un passementier. Je ne dirai rien de cet homme emporté par une maladie honteuse. Sur sa fiche militaire, on disait qu’il était apte au service armé, mais dispensé comme soutien de famille. Puis en 1913, la commission de réforme de Troyes l’a déclaré inapte pour "paralysie générale à forme dépressive". Ce sont des mots médicaux, mais je savais bien ce que cela voulait dire : la syphilis.

On l’a envoyé dans un hôpital en Haute-Marne. Il y est mort en 1914. Pas à cause de la guerre, non.

Mon fils, lui, a épousé cette fille de Reims. On sait ce que ça a donné… Heureusement, ma fille a fait un beau mariage, avec un ingénieur des chemins de fer. Une belle situation.

En 1938, j’ai recueilli mon petit-fils. Et c’est chez lui que j’ai fini ma vie, avec sa femme, et le petit Patrick.


Blanche a traversé les épreuves, sans éclats ni plaintes. La vie ne lui a pas fait de cadeaux, mais elle a avancé, résignée, sans trop s’épancher. Une femme discrète, taiseuse, qui a fait ce qu’elle avait à faire – jusqu’au bout.

Pour vous repérer vous pouvez consulter l'arbre généalogique et vous déplacer sur les différents personnages 

Lire la suite

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Chapitre 14 - Monique, héritière des silences

(Récit de Georges) Faut que je vous dise un truc. C’est pas tous les jours qu’un vieux bonhomme comme moi, 70 balais bien tapés, s’assoit pour causer. Mais Monique… Monique, c’est pas n’importe qui. Quand elle est arrivée chez nous, elle avait à peine un an. Une toute petite, avec des yeux graves, comme si elle avait déjà compris que le monde, c’était pas une partie de plaisir. Son père était mort, sa mère, partie va savoir où. Y’avait plus que nous. Louise et moi. Alors on a dit oui. Sans réfléchir. Faut dire, dans la famille, on compte pas quand c’est pour les gamins. Et il faut dire que sa mère.. Sa mère ? Elle a filé, sans un mot, sans nous donner un sou. Même l’allocation qu’elle touchait pour la gamine, on l’a jamais vue. Quant à sa vie… disons qu’elle avait ses priorités, Suzanne. Moi, Georges Morel. Né à Vouziers, j’ai grandi à Paris, aux Batignolles puis à Vincennes, mais je suis un vrai ardennais.. Et j’ai pas passé ma vie à planter des patates, non. Ni à tamponner des let...

Suzanne, une vie en morceaux

Patrick n’a pas connu Suzanne, sa grand-mère. Et à vrai dire, personne ne lui en a jamais parlé. Son père qui s’est séparé de sa mère quand il avait 10 ans ne lui a jamais parlé de cette partie de la famille. Et un jour, Patrick se lance à la recherche de cette famille, sur le seul souvenir d’une visite à des parents à Reims. Voici l’histoire de cette recherche et donc l’histoire de Suzanne. Une vie en morceaux, incroyable, faite de mystères, de secrets, de misère et de mensonges. Bien sûr, certains noms et lieux ont été modifiés. Lire la suite

Chapitre 1 – Faire connaissance

 « Oui, c’est bien moi. Je suis votre tante Jacqueline, fille de Suzanne, et la sœur de votre père ! » Quand Patrick m’a raconté cette conversation, il était bouleversé. Ces mots, me dit-il, résonnent encore en moi. La semaine suivante, il avait rendez-vous avec cette tante surgie de nulle part. Il avait emporté quelques photos, comme des preuves de son identité, de son lien avec elle. Mais chez Jacqueline, il ne s’attendait pas à trouver un véritable comité d’accueil : deux femmes, qui s’avéreraient être ses cousines, et un homme plus jeune, le fils de l’une d’elles. Jacqueline, impassible, l’écoutait raconter comment, un jour, il avait récupéré un numéro de téléphone par un contact à Reims. « Appelez cette dame, elle pourra peut-être vous renseigner… » Alors il avait composé ce numéro, et le voilà, assis dans le salon d’une tante qu’il ne connaissait pas, à exhiber de vieilles photos jaunies. Petit à petit, les pièces du puzzle se mettent en place. Jacqueline et sa famille ...