
Arsène Marguier
Deux visages d’un homme du Haut-Doubs
Deux visages d’Arsène
Il y a les faits. Les dates, les actes, les lieux. Implacables, alignés, certifiés. Et puis, il y a ce qu’on imagine, ce qu’on pressent, ce qu’on sent derrière une photo, un silence, un surnom.
Arsène Marguier, mon arrière-grand-père, en est un bon exemple.
Sur le papier, il fut garde forestier, marchand de bois, père de famille, mort à cinquante ans. Un homme de son époque, comme tant d'autres.
Mais selon la lumière qu’on choisit, Arsène peut être grave ou rieur, taiseux ou bon vivant, homme du devoir ou de commerce.
Alors pourquoi choisir ?
Voici deux portraits d’Arsène. Le même homme, deux éclairages.
Parce que, dans ce blog je veux raconter des histoires, basées sur la généalogie. Je ne cherche pas seulement la vérité des faits. Je cherche aussi celle, plus insaisissable, de nos émotions.
Arsène le sévère
Arsène Marguier, c’est la moustache d’abord. Large, franche, bien plantée, comme un blason sur le visage fermé des hommes du Haut-Doubs. Et puis cette posture, raide comme un douanier en inspection. La photo de famille — posée, figée, solennelle — ne ment pas : ici, on ne rigole pas pour des bêtises. C’est un monde de silence, de forêt et de devoir.
Il naît en 1857 à Septfontaines. Un nom qui fleure bon les légendes aquatiques, mais qui cache une ironie bien franc-comtoise : Septfontaine, prononcé Sèfontaine, signifie... « sans fontaine ». Pas de source dans le patelin. Faut dire qu’on a l’humour sec, là-haut.
Les Marguier sont là depuis toujours, ou presque.
À Septfontaines, sur le rude plateau du Haut-Doubs, il y avait des hivers pour geler les mots et des étés pour les faire repousser. Guillaume Marguier y arrive vers 1650, dans un monde encore ballotté entre la couronne d’Espagne et celle de France. Il était de ces hommes qu’on devine taiseux, mais solides. Pas encore citoyen français, déjà sujet des saisons.
Il est né près de la frontière, du côté de Pontarlier. Il vient d’épouser sa Rose Lambert. Ils ont planté leur lignée comme on plante un sapin sur un versant froid : solide, résistant, discret.
En 1836, près d’un habitant sur dix porte le nom. Ce n’est plus un village, c’est un arbre généalogique géant. Mais derrière la densité patronymique, la dureté d’un quotidien. Les hivers s’éternisent, les enfants tombent, les terres se méritent.
C’est donc dans ce village que naît Arsène en 1857. Il est le sixième de sept. Le fils d’Antoine Marguier et de Marie-Victoire Verchère, la fille du maire. À 13 ans, il enterre son frère Hilaire, mort des suites d’une blessure de guerre à 22 ans. Une tragédie de plus, noyée dans le silence des parents. Pas de plaque, pas d’hommage. Le deuil, ici, se porte comme la barbe : en dedans.
Arsène tiré au sort (la conscription, pas la loterie), fait son service militaire de cinq ans, entre 1878 et 1883, et finit sergent. Une grande bouche, un nez rond, des yeux gris-roux – et on imagine une voix grave à faire taire un pinson. En 1884, il devient garde forestier. Un métier d’autorité, de terrain, d’hommes qui marchent seuls entre les arbres et connaissent les sentiers mieux que les familles. De 1884 à 1888, il est au service des Eaux et Forêts et arrive à Mandeure.
En 1886, c’est donc le mariage avec Maria. Les premiers enfants arrivent.
Après les Eaux et Forêts, Arsène devient marchand de bois de chauffage et d’industrie. A-t-il comme client la grosse papeterie du village ? Les affaires vont sans doute assez bien : en 1890, avec Maria, ils construisent la maison familiale, une vraie ferme comtoise : massive, en pierre, avec cette levée de grange en anse de panier si typique. Mais aussi le chauffage central et la douche – certes rudimentaire, dans la buanderie, à côté des chaudrons à lessive. Il y a même une pierre gravée à leurs initiales. Une maison faite pour durer, pour accueillir les enfants, le foin, les bêtes, les joies mais aussi les drames.
Sur les six enfants, deux meurent très jeunes : Louis, noyé dans le Doubs à 12 ans, et Jules Antoine Anselme, brûlé à deux ans par de l’eau bouillante — on ne sait presque rien de lui.
Joseph, qui a à peine eu le temps d’être cultivateur, un peu sourd lui aussi, fait son service militaire, et repart presque aussitôt, mobilisé pour la Première Guerre mondiale. Il meurt au front, en 1916, dans les Balkans.
Restent Henriette, Madeleine, et Jules Anselme Fernand, le petit dernier, qui deviendra le grand-père de celui qui vous parle.
Quand Arsène meurt en 1908, il a 50 ans, Maria a 43 ans. Elle ne se remariera pas. Elle vivra dans la grande maison avec ses enfants, puis avec Madeleine et son mari René, puis encore plus tard avec son fils Anselme et sa belle-fille Marcelle qui poursuivront la culture. Une lignée de femmes fortes, de silences lourds, et de gestes répétés.
On dit, dans la famille, que Maria a été accoucheuse : sage-femme — mais sans titre officiel. Juste la confiance des femmes du village, l’expérience transmise à voix basse, et les mains sûres dans la nuit.
Elle s’éteint le 7 avril 1935, il y a pile 90 ans. Mais dans la mémoire familiale, Maria est encore là : entre deux murs épais, un plat sur le feu, et la tante Berthe qui agite sa corne de vache, sans comprendre tout à fait ce qu’on lui dit, mais bien décidée à rester.
Arsène le bon vivant
Et si on s’était trompés ?
La photo, après tout, n’est qu’une pose. Et les hommes du Haut-Doubs n’étaient pas réputés pour sourire à l’objectif.
Imaginons Arsène autrement.
La moustache toujours, mais cette fois elle frétille au-dessus d’un rire qu’on entend venir de loin. Ce n’est plus un blason, c’est un accessoire de théâtre. Une façon d’annoncer la blague, ou de la ponctuer.
Arsène est né à Septfontaines, certes, mais il en a gardé l’accent plus que la sévérité. Le silence ? Il le laissait aux arbres. Lui, parlait volontiers, avec cette bonhomie des hommes de bois qui aiment aussi le vin chaud et les histoires de bistrot.
Il fait son service militaire entre 1878 et 1883, et en revient avec des chansons dans la tête et un carnet d’adresses pour échanger des bouteilles par la poste. Sergent, peut-être, mais pas sergent-chef. Il donne des ordres, mais en rigolant.
Garde forestier pendant quelques années : pas pour surveiller, mais pour marcher. Il aime les arbres, les champignons, les conversations à mi-voix dans les clairières. Et il sait à qui vendre les bons fagots. Car Arsène, commerçant dans l’âme, n’a jamais eu peur de parler affaires. Bois de chauffage, bois d’industrie : il vend avec un clin d’œil, une poignée de main solide, et peut-être un petit rabais pour les voisins.
En 1890, il construit la maison avec Maria. Chauffage central, douche dans la buanderie… il aime le confort moderne. Il veut du pratique, du solide, et surtout, que tout le monde ait chaud.
Et ses enfants ? Oui, la mort en a pris plusieurs. Mais Arsène n’était pas homme à pleurer en public. Il pleurait dans l’étable, une bûche à la main, puis revenait faire rire les autres avec une imitation de l’adjoint au maire.
Quand il meurt, à 50 ans, ce n’est pas un patriarche sévère qui disparaît, mais un pilier du village. Un type qu’on venait saluer au marché, qui donnait un coup de main aux jeunes, et que les enfants appelaient « le monsieur à moustache ».
Et Maria, après lui, continue d’accueillir le monde dans la maison, parce que c’est ce qu’Arsène aurait voulu.
Alors, lequel est le vrai ?
Peut-être les deux. Peut-être aucun.
Arsène est mort en 1908, et personne aujourd’hui ne peut jurer s’il riait fort ou s’il faisait peur aux enfants.
Mais ce que racontent les archives, ce que dit une photo, ce que transmet un silence — tout cela compose un portrait mouvant.
On ne brode pas, non. On respire entre les lignes.
Et parfois, ça suffit à faire revivre un homme.
Et vous, vous en pensez quoi ?
Laquelle des deux versions d’Arsène vous semble la plus proche de “la vérité” ?
Laquelle préférez vous ?

Superbe ! Quelle belle idée que de faire ressortir deux possibilités de la vie d’une personne. Bravo.
RépondreSupprimertrès bonne idée! J'ai lu avec beaucoup de plaisir. Je choisirais plutôt la première proposition, sans doute à cause de la région, assez rude.
RépondreSupprimerTrès intéressant. On aimerait pouvoir savoir qui était donc cet homme. Oui probablement un peu des des 2....et si......
RépondreSupprimerMerci pour cet imaginaire qui nous emporté à "hier"
2 récits très intéressants. J'aurais tendance à choisir la 2e version, peut-être parce qu'il me fait penser à mon arrière grand-père, qui a eu une vie difficile, mais qui pourtant faisait bien rire ses enfants
RépondreSupprimerJe suis très ému par la façon dont vous parlez de votre aïeul ; il y a de l'amour, du respect dans ces mots ; merci pour ce portrait à deux voix complémentaires
RépondreSupprimerMerci pour ce message. Un autre récit va suivre sur son épouse
SupprimerJ’aimerais penser que notre arrière grand père avait de la bonhomie, tante Madeleine et Henriette étaient très rieuses . Notre grand père Anselme était très gentil aux dires de notre mémère Marcelle
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