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Articles

Tonto, ou le destin d'un fils d'émigré espagnol en Algérie

  Dans la moiteur du port d’Alger, un simplet s’embarque pour l’enfer. Joseph Sénabré, quitte la Méditerranée pour ne plus jamais la revoir. Né le 11 février 1884 à Alger, fils de Joseph Sénabré, terrassier débarqué d’Espagne, et de Joséphine Briones, Joseph dit« Tonto » (le simplet en espagnol) est l’aîné d’une famille nombreuse et sans histoires : Dominique, Jean, Albert, Joséphine, Mercedes, Alphonse, Jules… Tous des enfants de l’immigration espagnole qui ont grandi entre le port, les échoppes et les ruelles poussiéreuses des faubourgs d’Alger. Tous, sauf un. Joseph, lui, a pris le mauvais trottoir. Très tôt. À dix-neuf ans, il est déjà fiché au greffe : trois mois de prison pour vol, à Alger. Le 5 juin 1903, première condamnation, comme un baptême. Trois semaines plus tard, rebelote — cette fois pour le vol de 150 exemplaires de La Dépêche Algérienne . L’histoire ne dit pas s’il comptait les revendre ou les lire, mais on devine le profil : le petit voleur sa...

Ernest Placide Loyauté – Zouave, facteur et voyageur

  Ernest Placide Loyauté  1850–1892, de l’Afrique du Nord aux routes de Champagne. Né un 19 avril 1850 à Bercenay-en-Othe, Ernest Placide Loyauté grandit dans un village de l’Aube où, en 1870, on parle peu de politique mais beaucoup des nouvelles venues du front. La guerre contre la Prusse semble encore lointaine… jusqu’au jour où la mobilisation résonne jusque dans les fermes. Ernest, 20 ans, n’attend pas qu’on vienne le chercher : il s’engage volontaire au 2ᵉ régiment de Zouaves. Caporal dès décembre, il redemande vite à redevenir simple soldat – peut-être par goût de la tranquillité, ou pour éviter de porter la responsabilité des autres. Ses campagnes le mènent en Afrique, puis contre l’Allemagne, puis à nouveau en Afrique. En janvier 1875, on le retrouve à Oran. Ce n’est pas la métropole : port grouillant, odeur de cuir et d’épices, rues mêlant militaires en képi, négociants européens et commerçants arabes. C’est là qu’il épouse Marie Catherine Hernout, Champenoise comm...

Hélène (4) : Gabriel et Cécile — L’odeur du lapin, l’amour de Dieu

  Article précédent Gabriel et Cécile — L’odeur du lapin, l’ amour de Dieu Après Maizières-la-Grande-Paroisse, c’est à Romilly-sur-Seine que Gabriel et Cécile Arnoult font construire une maison, une vraie. Pas un palais, non : un pavillon modeste avec jardin, lapins, poules, une chèvre. De quoi nourrir douze bouches sans passer par l’épicerie tous les deux jours. L’autonomie par la sueur. Gabriel travaille aux ateliers SNCF. Un ouvrier parmi tant d’autres, dans cette Romilly d’avant les grandes désillusions, entre les cheminées des usines textiles et le grondement des locomotives. La ville est un monde d’usine : Corpelet, Dupré, Kretz, Camuset, la bonneterie bat son plein. Les rues sentent le cambouis, la vapeur, la laine chauffée. Ça sort d’usine en grappes, les hommes vers les bistrots, les femmes vers la cuisine. On milite, on gueule, on trinque. Les rouges sont bien installés — le PCF règne sur les syndicats, les coopératives, les têtes. Mais chez les Arnoult, le rouge, c’e...

Hélène (3) : Gabriel Arnoult, l’homme qui n’aurait pas dû hériter

  Article précédent Quand Hélène Arnoult épouse Jacky Frédéric en 1948, elle n’apporte pas de dot, mais elle a de l’étoffe. Celle de sa mère Cécile, bien sûr — la paysanne courage — mais aussi celle de son père, Gabriel Arnoult. Un silencieux lui aussi, mais avec, derrière les silences, une histoire qui ne tient pas tout à fait droit. Gabriel naît en 1902 à Pouan-les-Vallées, sous le nom de Gabriel Côny. Sa mère, Marie, a 18 ans, elle est domestique. Son père ? Aucun nom sur l’acte. Juste un vide administratif. Peut-être un des deux jeunes hommes présents dans la maison où elle travaille : Maurice Ansard, le maître, ou Louis Leonet, le domestique. Ou un troisième, de passage, qu’on ne nommera jamais. Toujours est-il que Gabriel commence sa vie sans père — et que, pendant trois ans, il porte le nom de sa mère : Côny. Les Côny, à Pouan, sont bonnetiers depuis des générations. Les deux parents de Marie — Émile et Lucie — s’appellent eux-mêmes Côny. Pas par consanguinité : juste par...

Hélène (2) : Gaston Oudinet, de la terre au silence

Article précédent C’est donc chez les Oudinet, à Viâpres, que la branche maternelle d’Hélène prend racine. En commençant par Gaston. Il y a des hommes qui naissent dans le vent, et d’autres dans la terre. Gaston Oudinet, lui, est né les deux pieds dedans : Viâpres-le-Grand, novembre 1872, dans cette Champagne râpeuse qu’on appelle la Champagne pouilleuse. Là-bas, les noms des villages ressemblent à des soupirs, et les maisons sentent la soupe tiède et le bois mouillé. Chez les Oudinet, on est cultivateur de père en fils. Pas de révolution à espérer : on hérite des terres, des outils, des silences. Gaston est un gars sérieux, solide, taiseux. Il a les cheveux noirs, le regard châtain, et ce front ordinaire qui annonce une vie sans éclat. À vingt ans, il part faire son service dans les chasseurs à pied, trois ans de discipline et de godillots cirés, avant de revenir épouser Hélène Martin, une fille du coin. C’était en janvier 1901, il faisait froid, mais on avait mis les petits plats...

Hélène (1) : Une couturière et un orphelin

  Il y a des vies qui claquent comme des étendards, et d’autres qui avancent en silence, entre deux lessives, un rang de betteraves, et une tarte du dimanche. Celles des ancêtres d’Hélène Arnoult appartiennent à cette seconde catégorie. Née en 1927 à Romilly-sur-Seine, mariée en 1948 à Jacky Frédéric — lui-même fils de Suzanne , la centenaire retrouvée à Limoges —, Hélène est l’héritière d’une lignée enracinée dans les plaines de la Champagne pouilleuse comme on l’appelait autrefois. Plancy-l’Abbaye, Viâpres, Pouan-les-Vallées… C’est là que tout commence, dans un monde de terres maigres, de foi obstinée, de guerres encaissées les mâchoires serrées. Une lignée de cultivateurs, de mères inlassables, de couturières et de bonnetiers, de gens debout malgré tout. Ce récit n’est pas une saga héroïque, mais une fresque humaine — modeste, solide, profondément ancrée dans l’histoire française. Le 2 octobre 1948, à Romilly-sur-Seine, Hélène Arnoult dit « oui » à Jacky Frédéric . Elle a 2...

On n'en fera pas un roman (1) : Les Trecour, agriculteurs et élus de la République

  On parle souvent de ceux qui partent. Moins de ceux qui restent. Angèle est restée. Son frère est monté à Paris, son mari est revenu du front, sa fille Marie est partie à Montalent puis dans le Doubs . Elle, elle a tenu la ferme, le linge, les silences. Voici son histoire. Et celle de sa famille, tissée de terre , de vigne, de lessive… et d’un sacré caractère. Partie 1 : Les Trecour, agriculteurs et élus de la République De L’Etoile à Saint-Didier Contrairement à ce que leur longévité municipale pourrait laisser croire, les Trecourt ne sont pas originaires de Saint-Didier depuis des générations . Marie Joseph Trecour , né en 1817 à L’Étoile , s’établit à Saint-Didier en épousant en 1840 une jeune femme de Nance . Un déplacement modeste — une quinzaine de kilomètres tout au plus — mais qui scelle une alliance rurale classique : un homme de la vigne, une femme des terres grasses, et une installation dans une commune en expansion. Vingt-quatre ans plus tard, Marie ...