Accéder au contenu principal

Hélène (3) : Gabriel Arnoult, l’homme qui n’aurait pas dû hériter

 

Article précédent

Quand Hélène Arnoult épouse Jacky Frédéric en 1948, elle n’apporte pas de dot, mais elle a de l’étoffe. Celle de sa mère Cécile, bien sûr — la paysanne courage — mais aussi celle de son père, Gabriel Arnoult. Un silencieux lui aussi, mais avec, derrière les silences, une histoire qui ne tient pas tout à fait droit.

Gabriel naît en 1902 à Pouan-les-Vallées, sous le nom de Gabriel Côny. Sa mère, Marie, a 18 ans, elle est domestique. Son père ? Aucun nom sur l’acte. Juste un vide administratif. Peut-être un des deux jeunes hommes présents dans la maison où elle travaille : Maurice Ansard, le maître, ou Louis Leonet, le domestique. Ou un troisième, de passage, qu’on ne nommera jamais. Toujours est-il que Gabriel commence sa vie sans père — et que, pendant trois ans, il porte le nom de sa mère : Côny.

Les Côny, à Pouan, sont bonnetiers depuis des générations. Les deux parents de Marie — Émile et Lucie — s’appellent eux-mêmes Côny. Pas par consanguinité : juste parce qu’à Pouan, ce nom-là pousse plus dru que les betteraves. Ils tricotent pour vivre. Pas du tricot loisir : du vrai, du rude, du mécanique. Le bonnetier, dans ces villages, c’est l’ouvrier à domicile, à l’entre-deux du monde paysan et de l’industrie textile. Une chaise, un métier, des heures de fil, et l’illusion de l’indépendance.

En 1905, Marie épouse Eugène Arnoult, cultivateur né à Dosnon, fils d’une vieille lignée du hameau de La Folie Godot. À cette occasion, Eugène reconnaît Gabriel, qui devient officiellement un Arnoult. Est-ce qu’il est le père ? Peu probable. Mais il prend le gamin sous son nom, et c’est déjà ça.

La famille s’installe à Pouan, sur une ferme plutôt bien tenue. Marie accouche encore deux fois : André, puis Georges. Trois garçons dans les jupes d’une mère méfiante, et d’un père qui laboure. On imagine les saisons qui s’enchaînent, les travaux des champs, les coups de colère, les repas tièdes autour du poêle.

Gabriel, lui, grandit, travaille sûrement avec Eugène. Mais il prend un autre chemin. En 1924, après son mariage avec Cécile. Ils quittent la terre. Direction Maizières-la-Grande-Paroisse, puis Romilly-sur-Seine. Gabriel entre aux ateliers SNCF, et pose pour de bon sa pelle. Avec Cécile, ils auront douze enfants. Douze ! Dont Hélène, née en 1927, l’aînée, la grande, la solide.

André, le frère de Gabriel, suit un autre destin. Marié à Irène Mauclaire, il devient marchand de charbon à Arcis, puis à Troyes. Un fils, Raymond. Une vie droite. Georges, lui, reste célibataire, comme figé dans l’enfance. Il vit avec Marie, leur mère, dans une maison qu’on dirait sortie d’un conte noir : murs noircis par la suie, misère apparente, silence permanent.

En 1936, Eugène meurt à 64 ans. Et là, l’histoire prend un tour de polar rural. Quand Gabriel est convoqué chez le notaire, un ami le prévient : ses deux demi-frères l’attendent au coin d’un bois, avec un fusil. Pour l’empêcher d’hériter, pour lui faire peur, ou pire. Gabriel ne viendra pas. Il contournera le piège. Et héritera tout de même.

Georges, resté avec sa mère, finit sa vie dans ce même huis clos. Il meurt un matin de février 1977, au pied de l’escalier. Marie, alias « la grand-mère caoutchouc » à cause de son dentier trop souple, le découvre, désespérée. Elle meurt quelques heures plus tard. Tout est fini.

Mais dans la maison noire, on retrouve des boîtes en fer pleines de billets, grignotés par les souris. Marie, qui ne dépensait rien, avait caché partout son petit trésor. L’héritage, loin d’être ridicule, permit à la moitié revenant à Gabriel d’offrir à ses enfants ce que lui n’avait pas eu : un toit à eux. Une maison construite, en dur, avec des fenêtres propres et des murs sans suie.

Gabriel, l’enfant sans père, aura fini droit, discret, et utile. Il n’aura pas fait grand bruit, mais il aura transmis quelque chose de précieux : un socle.

Quant à Georges, il sera bizarrement enterré, dans une tombe face à celle de ses parents, avec un certain Villain  sans que l’on sache pourquoi.

Lire la suite

Lien vers l'arbre généalogique des Arnoult

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Chapitre 14 - Monique, héritière des silences

(Récit de Georges) Faut que je vous dise un truc. C’est pas tous les jours qu’un vieux bonhomme comme moi, 70 balais bien tapés, s’assoit pour causer. Mais Monique… Monique, c’est pas n’importe qui. Quand elle est arrivée chez nous, elle avait à peine un an. Une toute petite, avec des yeux graves, comme si elle avait déjà compris que le monde, c’était pas une partie de plaisir. Son père était mort, sa mère, partie va savoir où. Y’avait plus que nous. Louise et moi. Alors on a dit oui. Sans réfléchir. Faut dire, dans la famille, on compte pas quand c’est pour les gamins. Et il faut dire que sa mère.. Sa mère ? Elle a filé, sans un mot, sans nous donner un sou. Même l’allocation qu’elle touchait pour la gamine, on l’a jamais vue. Quant à sa vie… disons qu’elle avait ses priorités, Suzanne. Moi, Georges Morel. Né à Vouziers, j’ai grandi à Paris, aux Batignolles puis à Vincennes, mais je suis un vrai ardennais.. Et j’ai pas passé ma vie à planter des patates, non. Ni à tamponner des let...

Suzanne, une vie en morceaux

Patrick n’a pas connu Suzanne, sa grand-mère. Et à vrai dire, personne ne lui en a jamais parlé. Son père qui s’est séparé de sa mère quand il avait 10 ans ne lui a jamais parlé de cette partie de la famille. Et un jour, Patrick se lance à la recherche de cette famille, sur le seul souvenir d’une visite à des parents à Reims. Voici l’histoire de cette recherche et donc l’histoire de Suzanne. Une vie en morceaux, incroyable, faite de mystères, de secrets, de misère et de mensonges. Bien sûr, certains noms et lieux ont été modifiés. Lire la suite

Chapitre 1 – Faire connaissance

 « Oui, c’est bien moi. Je suis votre tante Jacqueline, fille de Suzanne, et la sœur de votre père ! » Quand Patrick m’a raconté cette conversation, il était bouleversé. Ces mots, me dit-il, résonnent encore en moi. La semaine suivante, il avait rendez-vous avec cette tante surgie de nulle part. Il avait emporté quelques photos, comme des preuves de son identité, de son lien avec elle. Mais chez Jacqueline, il ne s’attendait pas à trouver un véritable comité d’accueil : deux femmes, qui s’avéreraient être ses cousines, et un homme plus jeune, le fils de l’une d’elles. Jacqueline, impassible, l’écoutait raconter comment, un jour, il avait récupéré un numéro de téléphone par un contact à Reims. « Appelez cette dame, elle pourra peut-être vous renseigner… » Alors il avait composé ce numéro, et le voilà, assis dans le salon d’une tante qu’il ne connaissait pas, à exhiber de vieilles photos jaunies. Petit à petit, les pièces du puzzle se mettent en place. Jacqueline et sa famille ...