C’est donc chez les Oudinet, à Viâpres, que la branche maternelle d’Hélène prend racine. En commençant par Gaston.
Il y a des hommes qui naissent dans le vent, et d’autres dans la terre. Gaston Oudinet, lui, est né les deux pieds dedans : Viâpres-le-Grand, novembre 1872, dans cette Champagne râpeuse qu’on appelle la Champagne pouilleuse. Là-bas, les noms des villages ressemblent à des soupirs, et les maisons sentent la soupe tiède et le bois mouillé.
Chez les Oudinet, on est cultivateur de père en fils. Pas de révolution à espérer : on hérite des terres, des outils, des silences. Gaston est un gars sérieux, solide, taiseux. Il a les cheveux noirs, le regard châtain, et ce front ordinaire qui annonce une vie sans éclat. À vingt ans, il part faire son service dans les chasseurs à pied, trois ans de discipline et de godillots cirés, avant de revenir épouser Hélène Martin, une fille du coin. C’était en janvier 1901, il faisait froid, mais on avait mis les petits plats dans les grands.
Ils s’installent à Viâpres-le-Petit, puis reviennent au Grand. Cécile naît la première — celle qui fera douze enfants, dont Hélène, la future Romillonne. Maurice arrive ensuite, mais ne dépasse pas l’année. Puis viennent Lucie et Pierre. Une vraie fratrie de campagne, entre les sabots, les volées de torchons et les joies du jardin partagé. On vit près des Martin, les cousins, les beaux-frères, les Morot… tout le monde est parent, ou presque. On mange ensemble, on s’entraide, on se supporte.
Et puis, l’orage. Août 1914. Gaston a 41 ans quand la guerre l’attrape. Trop vieux ? Pas assez. Il repart pour cinq ans de front. Cinq ans ! Pendant ce temps, Hélène, restée au pays, meurt en avril 1915. Gaston qui a demandé une permission pour assister aux obsèques arrive trop tard, tout est déjà fini. Trois enfants, plus de mère, pas de père. Qui s’est occupé d’eux ? Mystère. Peut-être Georges, le frère d’Hélène. Plus probablement Marie, la sœur de Gaston, mariée à un Morot. Ce qu’on sait, c’est que les enfants n’ont pas été abandonnés. Et que Gaston, lui, est revenu.
Il est rentré vieilli. Usé. Son père venait de mourir. Il a repris le flambeau, peut-être à contrecœur, peut-être parce qu’il n’y avait personne d’autre. En 1926, il est "patron", sur une petite exploitation à Pouan-les-Vallées, avec sa fille Lucie à ses côtés. Cécile, elle, est déjà partie, mariée à Gabriel Arnoult. Ils ont quitté la terre pour l’atelier : direction Maizières-la-Grande-Paroisse, et les ateliers SNCF.
Lucie suivra. Pierre aussi. Gaston regarde ses enfants s’éloigner des labours, un à un. La terre ne fait plus recette. Pierre se marie, perd un bébé, perd sa femme. Ou plutôt : elle s’en va, en pleine guerre, avec meubles et rancunes, pendant que lui est au front. Le genre d’histoire qu’on ne raconte pas à table.
Les années passent. En 1931, Gaston est ouvrier agricole, logé chez une veuve aux allures de patronne, Léopoldine Dechamps. Il dort peut-être sous les combles, mange à part, vit dans le travail. On le retrouve encore là cinq ans plus tard. Toujours là. Toujours seul.
Et puis un jour, on ne sait plus exactement quand, il a posé ses sabots chez Lucie et Julien, son gendre. Il a fini ses jours dans leur maison, entouré de petits-enfants bruyants et de souvenirs muets. On dit qu’il était doux. Silencieux. Gentil.
Il meurt en 1963, à 90 ans. Sans bruit, comme il a vécu. Son fils Pierre s’éteint en 1991. Le nom Oudinet, doucement, s’efface du paysage.
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