Dans la moiteur du port d’Alger, un simplet s’embarque pour l’enfer. Joseph Sénabré, quitte la Méditerranée pour ne plus jamais la revoir.
Né le 11 février 1884 à Alger, fils de Joseph Sénabré, terrassier débarqué d’Espagne, et de Joséphine Briones, Joseph dit« Tonto » (le simplet en espagnol) est l’aîné d’une famille nombreuse et sans histoires : Dominique, Jean, Albert, Joséphine, Mercedes, Alphonse, Jules… Tous des enfants de l’immigration espagnole qui ont grandi entre le port, les échoppes et les ruelles poussiéreuses des faubourgs d’Alger.
Tous, sauf un.
Joseph, lui, a pris le mauvais trottoir. Très tôt. À dix-neuf ans, il est déjà fiché au greffe : trois mois de prison pour vol, à Alger. Le 5 juin 1903, première condamnation, comme un baptême. Trois semaines plus tard, rebelote — cette fois pour le vol de 150 exemplaires de La Dépêche Algérienne. L’histoire ne dit pas s’il comptait les revendre ou les lire, mais on devine le profil : le petit voleur sans envergure, pas encore dangereux, juste désœuvré.
En novembre, il franchit un cran : un mois de prison, vingt-cinq francs d’amende, pour vol avec violence, voies de fait, outrages à agent et ivresse. En six mois, “le simplet” est devenu un habitué des prétoires.
Pendant que ses frères triment, lui s’enfonce. Il traîne, boit, se bat. Pas de grand banditisme ni de coups d’éclat, juste une suite de petites hontes dans les marges de la ville.
1903–1905 — La bande du Parc d’Isly
Alger, début du siècle. Une ville coupée en deux : les colons en haut, les gueux en bas.
Dans les ruelles du port et les baraques du Parc d’Isly, ça grouille. Les ouvriers espagnols, italiens, maltais se tassent dans des logements humides où l’odeur du vin, de la sueur et du savon noir ne quitte jamais les murs. La nuit, les rues sentent le muscat tiède et la friture de sardines.
C’est là que traîne Joseph Sénabré, vingt ans à peine, fils d’un terrassier espagnol, né sur le pavé algérois. Pour l’administration, il est peintre en bâtiments. Pour le commissariat du 4ᵉ arrondissement, il est juste Tonto, “le simplet”, un gosse sans horizon.
Il aurait pu finir comme ses frères — honnêtes, travailleurs, invisibles — il a préféré la bande. Celle qui se retrouve dans la baraque d’une débitante de boissons du Parc d’Isly. Une planque minable, avec des tables bancales, une odeur d’anisette et, surtout, un toit pour parler librement des coups à venir.
La bande compte six têtes : Brenier Paul, le chef, dix-neuf ans, pince à chapeau et nerfs d’acier ; Piacentile Dominique, vingt ans, marchand de journaux et petit malin ; Isanove Étienne, un pseudo-ingénieur en quête de combine ; Solvès Raymond, chaisier de métier ; Rocassa Abraham, camelot ; et Sénabré Joseph, le plus discret, celui qui ouvre les portes et monte la garde.
Entre novembre et décembre 1903, Alger devient leur terrain de jeu.
Rue Denfert-Rochereau, ils cambriolent une boutique de chaussures, rue Dupuch, ils dévalisent un appartement : une pendule dorée, des draps neufs, un peu de rêve en soie.
Rue de l’Industrie, ils s’emparent de pièces de drap pour plus de mille francs.
Puis l’hôtel du Gard, rue de la Marine, où Tonto vole une pendule “en forme d’œil de bœuf” — joli butin pour un gosse sans montre.
Ils rêvent même de forcer les troncs de l’église Saint-Bonaventure à Mustapha. Mais il faut des outils, alors ils vont les voler dans un atelier de serrurerie. C’est là que tout bascule : la police les piste, les coince, les coffre.
Le commissaire Carretier, zélé et infatigable, monte le dossier comme une symphonie : filatures, planques, témoignages.
En mars 1905, la presse parle de “la bande du Parc d’Isly”, et les badauds se pressent aux assises comme à un spectacle.
Le simplet, lui, baisse les yeux. Il ne sait pas encore que son histoire ne fait que commencer — et que, dans moins d’un an, il échangera ses haillons contre une tenue rayée.
1905 — Les Assises : la fin du petit voleur
Trois jours d’audience.
Trois jours de chaleur, de chuchotements et de poussière dans la salle d’audience d’Alger, où les jurés suent dans leurs vestons amidonnés pendant que la foule, massée au fond, guette les visages des accusés comme on guette les chevaux sur une piste. On a sorti les grands mots : association de malfaiteurs, vols qualifiés, effraction nocturne. La presse locale parle de “bande audacieuse”. En réalité, c’est une troupe de gamins. Des mômes du port, de la Casbah et du Parc d’Isly. Des gosses d’immigrés qui ont appris très tôt que voler, c’était encore travailler.
Au milieu d’eux, Joseph Sénabré, vingt ans, “peintre” sur le papier, voleur à la main leste dans la vraie vie. On l’appelle Tonto — le simplet, en espagnol — un surnom qui sonne comme une excuse permanente. C’est lui qu’on envoie d’abord, pour forcer les portes, grimper les fenêtres, flairer les troncs d’église. Pas le cerveau, pas le costaud : le passe-partout.
Les débats s’étirent, les avocats rivalisent de pathos. Le parquet veut faire un exemple. La colonie, dit l’avocat général, a besoin “d’ordre et de morale”. En clair : qu’on montre à la plèbe des faubourgs ce qui arrive à ceux qui s’avisent de défier la propriété européenne.
Le verdict tombe à sept heures du soir.
Dans la salle, on retient son souffle : Brenier Paul, le chef, prend dix ans de travaux forcés ; Piacentile Dominique, huit ; Sénabré Joseph, cinq. Dix ans d’interdiction de séjour pour tous. Les trois autres s’en sortent mieux, deux acquittés, un condamné à deux ans de prison.
Le simplet n’a pas bronché. Il sait ce que cinq ans signifient : le bagne colonial, les fers, les corvées, la honte inscrite à vie.
L’avocat général, satisfait, serre des mains. Le commissaire Carretier, celui qui a “pincé toute la bande”, est félicité dans les journaux. Le lendemain, Les Nouvelles titrent : “Une association de malfaiteurs démantelée”.
Un meurtre à Barberousse
(Alger, novembre 1905)
Au Palais, ce jour-là, ça sent la sueur, la peur et le cuir des képis. L’affaire du jour a de quoi remplir les travées : un meurtre entre forçats, commis à l’intérieur même de la prison de Barberousse. Pas un fait divers ordinaire — un règlement de comptes, façon bagne.
Joseph Sénabré, dit de Tonto, n’a pas l’air du monstre annoncé par les journaux. Costume noir, chemise blanche, cheveux lissés — presque élégant. On lui a permis de quitter la bure de forçat, histoire de ne pas effrayer les dames en clair corsage qui se pressent sur les bancs.
Devant lui, les témoins défilent : une galerie de gueules cassées, tout droit sorties de Cayenne. Curcy, Tati Youssef, Brenier, Billard… la haute pègre d’Alger, costumée en bure et coiffée de la calotte des condamnés.
L’air est lourd. On juge un meurtre commis dans un préau de soixante mètres de long, un carré de pierre et de poussière, survolé par les gardiens revolver au côté.
Ce jour-là, cinquante détenus prennent l’air quand, soudain, un hurlement déchire la cour.
Un homme s’écroule sur le chemin de ronde, les entrailles ouvertes.
En bas, Sénabré reste debout, le couteau à la main, le regard froid. Pas un mot. Pas un geste. Juste ce silence d’après le sang.
La victime s’appelait Vinet. Un petit truand bavard, devenu indic pour sauver sa peau. Il “mangeait le morceau”, comme on dit dans les prisons. Sénabré l’a su. Il a pris ça pour une trahison. Deux coups de couteau, net. Pas de cri, pas de sommation. Juste la vengeance, sèche, presque administrative.
À l’audience, les témoins s’écharpent : les amis de Sénabré contre les amis du mort. Le président doit séparer les groupes de peur que la salle ne tourne au pugilat.
On apprend au passage qu’il n’y a qu’un gardien pour deux cents prisonniers, que les couteaux passent les murs comme les mots passent les barreaux, et qu’à Barberousse, tout le monde sait comment se procurer une lame.
Un vieux truand confie un jour à un journaliste :
« Le couteau du meurtre ? Il servait au cantinier à couper le pain. On le lui a volé. »
Version invérifiable, mais plausible : à Alger, même le pain peut tuer.
Le verdict tombe à la tombée du jour : quinze ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour.
Sénabré ne bronche pas.
Dehors,
la foule hurle, la troupe encercle le Palais, la gendarmerie à
cheval repousse les badauds.
Les voitures cellulaires
s’ébranlent sous les cris, escortées par les zouaves sabre au
clair.
Dans les paniers à salade, les forçats chantent, frappent les parois, brisent les banquettes.
La scène tourne à la farce sinistre, un opéra de misère et de ferraille.
À huit heures, tout est fini. Les prisonniers sont de retour dans leurs cellules.
La foule s’éparpille.
Et le journaliste conclut, pince-sans-rire :
« Nous les reverrons au prochain convoi pour Cayenne. »
Le quai des damnés
Alger, 13 juillet 1906, 9 h 50 du matin.
Sur le port, ça bruisse, ça crie, ça sent le goudron chaud, la sueur et le malheur.
La Loire vient d’arriver. Le grand transport pénitentiaire, ventre de fer et de vapeur, prêt à avaler une centaine d’hommes que la société ne veut plus voir. Direction : Cayenne.
Depuis l’aube, on s’affaire à la prison de l’Harrach. Les médecins ont tamponné leur aval : «bon pour le voyage». Les malades, les épuisés, resteront. Les autres — cent trente-six forçats, vingt et un relégués — ont enfilé la tenue réglementaire et la chaîne.
Ils attendent, alignés dans la cour, l’air absent, parfois bravache, souvent vidé.
Neuf heures.
Le train spécial siffle.
Les hommes montent, enchaînés quatre par quatre, encadrés par les gendarmes, les soldats du train, baïonnette au canon. Le convoi file vers le port.
Sur le quai, la foule se presse. Les voleurs, les filles, les souteneurs, les curieux, tout Alger est là pour voir partir « les copains ». Une sorte de kermesse du désastre.
Les commissaires Delatte, Detchessear et Carnavaggia hurlent les ordres ; la Sûreté tente de contenir la cohue, mais les gens grimpent sur les piles, les caisses, les toits des entrepôts pour mieux voir.
Le train entre en gare, pile à l’heure.
Les wagons s’ouvrent.
Les chaînes tintent.
Un silence s’installe. Puis les condamnés descendent, titubant parfois, écrasés par la chaleur. Deux chalands les attendent. Ils défilent : les Malgaches d’abord, puis les indigènes, puis les Européens.
Certains ont le visage défiguré par des tatouages : des moustaches à l’encre de Chine, des lunettes dessinées sur la peau. D’autres, nus jusqu’à la taille, exhibent des slogans tatoués en collier, illisibles sous la crasse.
Et là, dans le lot, les « connaissances » locales :
— Curci,
dit « Bon
Client »,
voleur professionnel, pilier des tribunaux, condamné à
perpétuité.
— Sénabré
dit Tonto,
meurtrier de Vinet
à Barberousse,
quinze ans de travaux forcés, direction Guyane. Il
va rejoindre ses amis Brenier et Piacentille.
— Derrière, Druet dit Bouftic ne dit rien. Il a le visage fermé, la bouche pincée, les poignets lourds.
Il sait que le voyage sera long — et qu’il n’en reviendra sans doute jamais.
Entre deux colosses, un indigène et un ancien des travaux publics tatoué jusqu’au cuir chevelu, passe un autre, fluet, plié sous son sac : Faure, celui qui, un lundi de Pentecôte, a planté un homme pour un rire trop bruyant. Une « victime toute désignée pour le climat de la Guyane », écrira le journaliste avec un détachement qui fait froid dans le dos.
Le convoi se remplit.
Dernier groupe : Mougeole, le voleur aux dix coups, gras, content, qui salue les policiers en riant.
« À bientôt ! »
L’ironie flotte sur la rade.
Les chalands s’ébranlent, tirés par les remorqueurs.
Les vedettes de l’Amirauté tentent de contenir la nuée de barques, mais l’ordre se dissout : on crie, on agite les bras, on jette des mots d’adieu.
La sirène de la Loire hurle.
Les feux sont poussés.
À onze heures, le navire n’est plus qu’un point sur la mer, avalé par la lumière.
En route pour Cayenne.
Sur le quai, la foule se disperse, les souteneurs regagnent la terre, et la Sûreté ramasse au passage quelques retardataires.
Rideau.
Le convoi de juillet 1906 : la fin d’un monde
Le départ du 13 juillet 1906 compte parmi les derniers grands convois de forçats partis d’Alger pour la Guyane, à une époque où le bagne colonial vit ses dernières années.
Le transport La Loire, vapeur de la marine, quitte Alger avec 136 condamnés et 21 relégués à bord, destination Cayenne. Le trajet durera plus d’un mois, via Oran, Saint-Louis du Sénégal et les Antilles, avant l’arrivée au camp de l’île Royale.
La majorité des hommes embarqués ce jour-là viennent des marges de l’empire : des Européens pauvres — Espagnols, Italiens, Français d’Algérie — mais aussi des Malgaches et des indigènes algériens, condamnés à la même peine, vers la même oubliette.
On y trouve des voleurs de peu, des souteneurs, des repris de justice, mais aussi quelques meurtriers comme Joseph Sénabré dit Tonto, condamné à quinze ans de travaux forcés pour un meurtre commis à la prison de Barberousse.
En 1906, le bagne n’est plus un idéal de rédemption.
C’est un cimetière administratif, un lieu d’épuisement plus que de punition. Les fièvres, les moustiques, la malnutrition et les travaux forestiers tuent plus sûrement que les gardiens.
Sur les 17 000 hommes envoyés en Guyane entre 1852 et 1938, près de la moitié y laissent la vie.
La presse, qui jadis saluait la « régénération par le travail », commence à dénoncer un système absurde.
Albert Londres, dix ans plus tard, résumera tout : « Le bagne commence où finit la justice. »
On ne sait pas si Tonto est mort là-bas ou sur le chemin. Rien ne remonte des registres. Juste ce silence tropical, épais, qui engloutit tout — les crimes, les hommes et leurs noms.
On pourrait ranger cette histoire dans les cartons jaunis du colonial, avec ses petits voleurs, ses commissaires zélés et ses forçats promis à la fièvre.
Mais en relisant ces pages, difficile de ne pas y voir nos reflets :le mépris tranquille pour les immigrés et les pauvres, la machine judiciaire qui tourne avec trop peu d’huile et trop peu d’hommes, la fatigue d’un commissaire seul contre la misère, la ville haute qui regarde le port sans jamais y descendre.
Cent vingt ans ont passé. Les uniformes ont changé, les mots aussi.
Mais la frontière invisible — entre ceux qu’on sauve et ceux qu’on abandonne —, elle, n’a pas bougé d’un mètre.
Bibliographie :
Voir les articles de la presse de l'époque :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5025806b/f2.item
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5025807r/f2.item
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50258085/f1.item
Sur le départ des forçats pour Cayenne : Edito « Empoisonnement » et « Départ des forçats » : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5026056s
Marius Jacob, du mousse à prisonnier : un voyage infernal vers la Guyane : lire
Photos
Embarquement. Rade d'Alger, Musée Criminocorpus : https://criminocorpus.org/fr/ref/114/104521/
À bord (1906) — Chalands accostant la Loire, Musée Criminocorpus : https://criminocorpus.org/fr/ref/114/104499/
Chalands chargés de forçats enchaînés, Musée Criminocorpus : https://criminocorpus.org/fr/ref/114/104524/
Sur les bagnes :
https://portrait-culture-justice.com/2015/06/les-bagnards-algeriens-au-bagne-de-guyane-reperes.html

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