Gabriel et Cécile — L’odeur du lapin, l’amour de Dieu
Après Maizières-la-Grande-Paroisse, c’est à Romilly-sur-Seine que Gabriel et Cécile Arnoult font construire une maison, une vraie. Pas un palais, non : un pavillon modeste avec jardin, lapins, poules, une chèvre. De quoi nourrir douze bouches sans passer par l’épicerie tous les deux jours. L’autonomie par la sueur.
Gabriel travaille aux ateliers SNCF. Un ouvrier parmi tant d’autres, dans cette Romilly d’avant les grandes désillusions, entre les cheminées des usines textiles et le grondement des locomotives. La ville est un monde d’usine : Corpelet, Dupré, Kretz, Camuset, la bonneterie bat son plein. Les rues sentent le cambouis, la vapeur, la laine chauffée. Ça sort d’usine en grappes, les hommes vers les bistrots, les femmes vers la cuisine. On milite, on gueule, on trinque. Les rouges sont bien installés — le PCF règne sur les syndicats, les coopératives, les têtes. Mais chez les Arnoult, le rouge, c’est dans le verre, pas dans le parti. Gabriel n’a jamais eu l’âme révolutionnaire. À vrai dire, il n’était pas franchement drôle. Un homme sérieux, taiseux, un peu raide. Sauf les soirs de carriole : on raconte qu’il rentrait parfois bien éméché avec le voisin, et que c’est le cheval qui retrouvait le chemin, seul. Et là, il ne fallait pas rire, pas même sourire.
Cécile, elle, tenait la maison. Et la foi. Elle faisait le catéchisme, allait à la messe, recevait parfois le curé à déjeuner — preuve ultime de respectabilité. Les enfants allaient à l’école, bien sûr, mais aussi à « l’Alsace-Lorraine », association catholique : gymnastique pour les filles, foot pour les garçons. Et messe obligatoire tous les dimanches.
Enfin… obligatoire… Jusqu’à ce dimanche de la tentation : une fête à Marcilly, cinq kilomètres à pied, quelques pièces en poche, pas de parents à l’horizon — le père au jardin, la mère en cuisine. L’occasion est trop belle. Les enfants prennent la route, s’avancent bravement… et font demi-tour. Sans montre, mais avec le bon sens de ceux qui savent que la messe, ça ne dure pas trois heures. Raté. Et repérés. La punition fut exemplaire. Dieu voit tout, mais les voisins aussi.
La religion tenait la maison. Au point de rejeter ce qui déviait trop. Quand Gilberte tomba enceinte sans être mariée, elle dut fuir. C’est Hélène, sa sœur, déjà mariée, qui l’accueillit le temps d’accoucher. La petite Rose Marie ne vivra pas. Et le drame restera. Comme souvent, la faute est vite oubliée, mais pas le silence autour.
Gabriel, lui, n’a pas connu les Trente Glorieuses. Atteint d’un cancer des os, il meurt en 1959. Ce fut un enterrement digne, suivi, presque solennel. L’église était trop petite pour accueillir tout le monde. On se souvenait de lui. On était venu.
Cécile, elle, continue. Elle garde ses petits-enfants, cuisine pour la colonie des curés à Vimines en Savoie, reçoit le dimanche avec ses tartes — ah, ses tartes ! Elle ne parle pas fort, ne se plaint jamais, mais elle est là. Présente. Aimante. Solide. Elle meurt en 1978, après une vie pleine d’enfants, de prières, de lessives et de douceurs. Tout le monde aimait Cécile. Même ceux qui n’allaient plus à la messe.
Une histoire qui tient debout
On a remonté la rivière à contre-courant. De Romilly à Viâpres, de Maizières à Plancy, des lapins du jardin aux corvées de betteraves, du catéchisme aux balles perdues de la guerre. On a croisé des femmes au fichu serré, des hommes fatigués trop jeunes, des enfants qui n'ont pas survécu, des tartes aux pommes partagées entre deux dimanches.
Ce n’était pas une dynastie, juste une lignée. Une France rurale, modeste, tenace. Des bonnetiers à domicile, des cultivateurs sans gloire, des cheminots sans pancarte, des croyants sans fanfare. Des gens qui ne changent pas le monde, mais qui le tiennent.
Et puis il y a eu Hélène. Deuxième de la fratrie, mais première fille. Celle qui a cousu au lieu de fuir, qui a dit oui à Jacky, qui a tenu bon, elle aussi. Entre les biberons et les aiguilles, entre la couture et les silences et puis qui a conduit sa vie avec énergie.
Ce récit, ce n’est pas le roman d’une époque. C’est le portrait d’une transmission. Des vies sans bruit, mais pas sans poids. Une généalogie qui ne fait pas la Une, mais qui tient debout. Comme une vieille maison qu’on entretient, année après année, pour que les enfants aient encore un toit.
Lien vers l'arbre généalogique des Arnoult


C'est toujours aussi bien écrit.
RépondreSupprimerMerci Laurent pour cette vie racontée, j' ai encore passé un très bon moment.
Je t'embrasse.
Isa📚📭📬