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Chapitre 2 – Ce que Jacqueline n'a jamais dit

Mes parents sont morts pendant la guerre. Enfin, c’est ce qu’on m’a toujours dit, et c’est ce que j’ai répété à mes filles et à mon entourage. Mais à qui aurais-je pu confier que ma mère, Suzanne, nous a abandonnés – mon frère, ma sœur et moi ? Elle a disparu… ou plutôt, elle s’est volatilisée – pendant la guerre, et elle nous a abandonnés. Je voudrais bien savoir pourquoi. Bien sûr, c’était la guerre, et mon père était mort avant le conflit, mais est-ce qu’une mère peut vraiment abandonner ses enfants ? On ne racontait pas ce genre de choses à l’époque. Le seul à connaître ce secret, c’était Pierre, mon mari. Il le savait depuis notre mariage et a toujours respecté ce silence.

J’ai fait ma vie sans mère, et mon père était déjà parti. Heureusement, ma grand-mère Marthe m’a recueillie lorsqu’une voisine m’a vue à l’hôpital – une voisine qui n’avait plus de nouvelles de moi depuis mon retour du sanatorium du Moutchic, près de Lacanau. C’est à ce moment-là que ma mère a disparu. Au Moutchic, j’avais été envoyée avec mon frère, après le décès de notre père, emporté par la tuberculose. J’avais alors quatre ans et Michel dix ans. Est-ce qu’on envoie une enfant de quatre ans loin des siens ? Et que dire de ma petite sœur, abandonnée à un oncle des Ardennes – Monique n’avait qu’un an, et je ne l’ai jamais revue. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Tout ce dont je me souviens, c’est cette femme qui m’a reconnue à l’hôpital. J’étais malade, et les religieuses de l’orphelinat où j’étais m’avaient envoyée à l’hôpital Maison Blanche, l’hôpital des enfants. Cette voisine en parla à ma grand-mère, qui vint me chercher. C’est le seul souvenir que je garde de cette époque. 

Ma grand-mère m’a ensuite élevée avec sa dernière fille, Juliette, qui avait quatre ans de plus que moi. Nous sommes demeurées proches, bien qu’elle soit restée à Reims comme ses deux demi-sœurs. Lorsque mon neveu Patrick m’a appelée, j’ai été obligée d’en parler à mes filles. Je leur ai demandé de venir à la maison pour ne pas être seule lors de sa visite. Patrick m’a demandé que nous nous rencontrions – je n’ai pas osé lui refuser – mais qu’est-ce qu’il me veut ? C’est peut-être un imposteur. Pourquoi apparaît-il maintenant ? Pourtant, je suis rassurée aujourd’hui : il m’a retrouvée grâce à ma tante Simone, dont il se souvenait du nom, et elle lui a donné mon numéro sans dire que c'était moi. Il a apporté des photos. Il y avait celle de son père, Michel, mon frère, mais aussi une photo de moi en communiante, prise avec mon frère et ma petite sœur. 
Nous nous sommes donc retrouvés tous les trois sur cette image. Je n’avais jamais vu cette photo, et je ne me souvenais pas de cette rencontre. Sur l’image, j’avais l’air heureuse – peut-être fière de mon grand frère, alors âgé de 18 ans, dans son costume croisé et sa cravate – et sans doute heureuse de voir cette petite sœur que je n’ai plus jamais revue et dont je ne sais rien. Patrick m’a aussi dit qu’il était allé autrefois, avec ses parents, à Reims, voir mes tantes Simone et Paulette. Je ne savais pas cela. Ai-je pu oublier ? M’en ont-elles parlé ? 

Il me revient également que je suis allée chez mon frère à Romilly, alors qu’il était tout jeune marié, et que notre grand-mère paternelle, Blanche, vivait avec eux. Je crois qu’elle ne m’aimait pas. J’ai vécu un peu chez eux et travaillé dans une usine textile, récupérant des morceaux de tissu comme on avait le droit de le faire. Mais ma grand-mère m’a accusée d’être une voleuse, et j’ai dû partir. Pourquoi ne m’aimait-elle pas ? 

Tous ces souvenirs reviennent, étranges et flous. Je n’ai jamais parlé de tout cela, car on ne parlait pas de ce genre de choses. Quand Carole, ma dernière fille, a commencé à faire des recherches, je ne pouvais plus en parler. De toute façon, ma mère nous a abandonnés, et on ne sait même pas comment elle est morte. Les archives des Ardennes, où elle est née, dans un petit village, ont été détruites pendant la guerre. Notre mère a disparu sans que je sache comment ni pourquoi. 
Elle est probablement morte maintenant – elle aurait 95 ans aujourd’hui. Est-elle partie avec un soldat allemand ? Américain ? En 1936, à la mort de notre père, elle avait 26 ans et trois enfants. C’était, sans doute, une ouvrière d’usine. Je me souviens qu’on disait que son mari était caoutchoutier. Ça n’a pas dû être facile pour elle. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi elle nous a abandonnés. Est-ce qu’un jour, je saurai ? Je crois plutôt que je devrai continuer de vivre avec ces questions, sans avoir de réponse.

Pour vous repérer dans cette histoire : lien vers l'arbre généalogique 

Commentaires

  1. Beaucoup de plaisir à te lire Laurent. Vous m'avez parlé de cette histoire, toi et Patrick, mais en lisant, j'en prends tout son sens.
    J'attends la suite....

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  2. Bien écrit
    Passionnant
    Merci

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  3. bel écrit, agréable à lire merci pour ce partage

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  4. C'est dingue, cela me remémore des infos que mon père m'avait conté à son égard et je ne puis que confirmer. Quel retour en arrière sur des défunts.!

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  5. et combien il y en a eu ce genre d'histoires Les pauvres gens .

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