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Enquêter sur Manny : mode d’emploi pour perdre (et retrouver) son fil

Il y a des personnages qu’on aborde avec méthode, dossiers en main, lignes de vie bien rangées.

Et puis il y a Manny.

Manny, c’est autre chose.
Un homme qui flotte d’un continent à l’autre, surgit dans les pages mondaines, disparaît trois ans, réapparaît dans un hôtel d’Estoril comme un figurant de roman espion — le tout sans jamais laisser derrière lui plus qu’un parfum de mystère et quelques papiers administratifs vaguement remplis.

Depuis plusieurs semaines, je tourne autour de son histoire.
Je commence un chapitre, je le jette.
J’en écris un autre, je l’aime bien, puis non, finalement je le déteste.
Je me dis que je tiens le ton idéal, et deux pages plus loin je m’aperçois que Manny a encore glissé entre les lignes.

Et je doute.
De moi, de lui, de ce qu’il faut raconter, de ce qu’il faut taire.

New Yok Herald - 07/06/1936 - Gallica-BNF

Parce qu’il y a plusieurs Manny possibles :

  • le Manny élégant des journaux américains,

  • le Manny des traversées transatlantiques,

  • le Manny discret du Country Club d’Ozoir,

  • le Manny fantôme de Lisbonne,

  • et celui, plus prosaïque, qui vendait du produit cosmétique à New York pour payer ses billets de bateau.

Lequel raconter ?
Lequel est vrai ?
Faut-il choisir ?

C’est là que je commence à écrire et réécrire, sans fin.
Je taille, je condense, j’allège, j’ajuste.
Chaque fois que je tiens une version cohérente, une autre possibilité apparaît — comme si Manny refusait d’être coincé dans un texte trop serré.
Un homme né dans la pampa, fils d’exilés juifs moldaves, devenu citoyen américain, globe-trotter de salons mondains : on comprend qu’il préfère la liberté.

Et moi, je n’aime pas enfermer les vivants.
Alors enfermer les morts…

Mais c’est justement ça qui me pousse à continuer.
Il y a dans Manny quelque chose de profondément humain :
une manière de survivre en mouvement, de choisir la vie la moins dangereuse, de briller juste ce qu’il faut pour passer inaperçu.
Une silhouette qu’on croit saisir et qui nous échappe — encore.

Alors j’hésite, je doute, je recommence. Et je trouve de nouveaux documents qui font  tomber ma construction.
Parce que l’enquête narrative, c’est ça : on avance à tâtons, on recule, on respire, et à force de tourner autour, l’histoire finit par se laisser approcher.

Le prochain texte arrive.
Il me résiste encore un peu, comme Manny l’aurait voulu.
Mais il vient.

Et quand il sera là, vous comprendrez mieux pourquoi il m’a pris autant de temps.

Commentaires

  1. Ne dit on pas qu'un Jessel peut en cacher un autre ? Bravo Laurent !

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  2. Suspense … bravo Laurent , Florence

    RépondreSupprimer

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