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Eloge de la généalogie qui musarde

 

Comment, en cherchant Jessel, je me suis retrouvé chez Zebra, à la radio, en Alsace en 1934 et en plein délire graphique

Je te jure que je fais des efforts.
Je pars toujours avec de bonnes intentions : “aujourd’hui, je me concentre sur Jessel, je travaille sérieusement, je reste dans la ligne droite du récit”.
Et puis voilà qu’une vieille réclame traîne au coin d’un journal de 1934, me regarde de travers et me murmure : “Regarde-moi, juste une seconde…”

Je regarde.
Je tombe dans un terrier.

Parce qu’une fois qu’on met le nez dans les publicités des années trente, on se retrouve à courir derrière des silhouettes étranges qui vous entraînent d’une page à l’autre : un enfant maigre comme un clou, une femme devenue “bleichsüchtig”, un noir à poêle miraculeux, et au milieu de tout ça, une agence de publicité — Thompson — qui semble avoir tout rédigé, tout dessiné, tout rêvé.
On dirait un Monopoly géant où chaque case serait une réclame en noir et blanc.

À la base, je voulais comprendre d’où venait l’huile de foie de morue Jessel.
Une question simple, presque innocente.
Seulement voilà : l’agence Thompson, chargée des pubs Jessel, travaillait pour tout le monde.
Et quand je dis “tout le monde”, c’est vraiment tout le monde : les pastilles vitaminées, les ceintures amincissantes, les baumes qui guérissent les eczémas, les laxatifs à la pomme, les noirs à fourneaux et même des histoires de palpitations sentimentales illustrées par des lignes de la main.
Une époque bénie où la même plume pouvait vendre une crème, un godet d’encaustique et la reconstruction musculaire de votre progéniture.

Le plus beau, c’est la radio.
On découvre que Jessel faisait chanter ses messages sur des airs populaires — absolument véridique — pendant que Zebra, un fabricant de noirs à poêles (mais aussi de produits pour la peau, mais aussi de nettoyants pour cuisine… ne me demande pas comment), sponsorisait La demi-heure des Petits Amateurs sur le Poste Parisien.


Je pensais être en train de suivre un fil historique, et voilà qu’on m’annonce que Zebraline offre des places de spectacle aux enfants.
Jessel avait l’Agence Thompson, Zebra avait Jaboune.
À ce stade, c’est plus une enquête : c’est un cabaret.

Et le graphisme !
Cette manière de dessiner des visages incrédules, presque blessés par la vie, qui semblent dire : “Madame, vous souffrez parce que vous n’utilisez pas le bon produit”.
On reconnaît la patte.
C’est le air de famille publicitaire : les mêmes ombres en hachures, les mêmes mains dramatisées, les mêmes slogans à double salto.
On croirait voir des cousines sorties du même pensionnat de réclame, avec ce ton très années trente, entre la farce involontaire et la certitude médicale.
Les graphistes de Thompson devaient avoir un stock de visages interchangeables, prêts à servir pour “maigreur, eczéma, fourneau négligé, teint pâle, rachitisme d’enfant, morale défaillante”.


Pendant ce temps, Jessel continue son petit bonhomme de chemin.
Les pastilles réapparaissent en 1938, disparaissent pendant la guerre, reviennent triomphalement en 1944 sous un “À nouveau disponibles” qui ferait presque croire à la Résistance pharmaceutique.
Mais moi, évidemment, je suis déjà ailleurs : me voilà tombé sur Zebra en Alsace, Zebracier dans la presse de province, Zebraline dans une rubrique de chiromancie, et le tout me semble d’une logique absolue.
À force, j’en viens à imaginer un gigantesque atelier quelque part en banlieue parisienne où un seul et même dessinateur, cigarette au bec, aligne des visages pâlots, des mains crispées, des silhouettes de femmes en détresse et des miracles en tube.

Est-ce que cela fait avancer mon histoire Jessel ?
Je ne sais pas.
Est-ce que je m’en amuse ?
Énormément.
Et finalement, c’est peut-être ça, la vraie morale : la généalogie, comme la publicité des années trente, adore les détours.
On part pour Saint-Germain-en-Laye, on se retrouve à Choisy-le-Roi, puis à Levallois, à Berlin, à la radio, au Fourneau-Zebracier et dans les mains d’une Madame inquiète de sa ligne de cœur.
Et au passage, on apprend comment une époque parlait aux femmes, aux mères, aux enfants — avec un mélange de culpabilité, de tendresse et de promesse magique.

Je reviendrai à Jessel.
Promis.
Juste après avoir jeté un œil à une autre pub qui m’a fait signe au coin de la page.

(Et si je ne reviens pas, c’est que je suis quelque part en 1935, en train d’écouter Jaboune en buvant un verre de Zebraline. Ne m’en veux pas.)

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