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Maria et Arsène (4) : une matrone

 La maison Marguier, rue du Pont.

Avec les enfants qui arrivent, Arsène et Maria décident de faire bâtir leur maison. Arsène est maintenant marchand de bois, il pensait mieux gagner sa vie, à son compte : est-ce la réalité ? A-t-il touché un héritage ? Toujours est-il qu’ils auront une vraie ferme comtoise, solide comme un chêne, posée rue du Pont, l’ancienne voie romaine qui traverse Mandeure — en direction de Maîche d’un côté, Beaulieu et Audincourt de l’autre. Un axe millénaire, foulé par les sandales des légionnaires avant les sabots des vaches.


Une ferme comtoise

La ferme est typique du pays : levée de grange en anse de panier, comme un arc au-dessus de l’entrée. Juste en haut, une pierre gravée : leurs initiales, AM ML, et en dessous, 1890, la date de construction.

Comme toutes ces bâtisses, elle abrite sous le même toit les bêtes, les récoltes, et les gens. À gauche, c’est l’écurie, puis la fosse d’aisance avec les feuilles de papier journal accrochées à un clou. Au centre, la  grange, l’atelier et juste à côté, le fumoir, pour conserver les saucisses, les jambons.

Sur la droite enfin, l’habitation. La cuisine ouvre directement sur la vie : grande table au milieu, buffet contre le mur, évier en pierre sous la fenêtre, fourneau noir toujours tiède. C’est la pièce des rires, des disputes, des confitures, des silences aussi. Derrière, la « Chambre », un nom un peu pompeux pour la salle à manger et en enfilade, la chambre des parents — meubles foncés, crucifix au mur, édredon gonflé comme une barque. Et à l’étage, trois chambres se suivent : celle des garçons, celle des filles, et la petite du fond pour les invités ou les enfants de passage. Et la maison tient bon. Même les années où la vie tremble, elle reste là, avec ses bonnes odeurs de soupe, de lessive et de sciure. Un morceau de pays bien planté.

La vie, la mort

La mort frappe tôt : à deux ans, en 1893, Antoine renverse sur lui un seau d’eau bouillante ; on ne sauve ni la peau ni l’enfant. Maria est dévastée.

Mais la vie continue, et c’est Madeleine qui arrive, le mariage de Marthe avec Charles Girardot puis la naissance d’Anselme.

Et le sort s’acharne. Août 1899, chaleur lourde. Louis, douze ans, file nager avec des copains : le Doubs aura le dernier mot : le gamin se noie. Deuxième drame, même stupeur. Arsène se tait longtemps après l’enterrement.

Une matrone

Maria Lasalle
Dans le village, Maria est maintenant Madame Marguier (on prononce Marguillier ici), avec ce ton de respect mêlé d’habitude. Elle a passé son diplôme de sage-femme, mais, nommée en Côte d’Or, elle n’a pas supporté l’éloignement de son village. Elle est rentrée sans pouvoir exercer officiellement. On a retrouvé plus tard ses notes : sur l’accouchement sans douleur par exemple et dans le jardin, elle faisait pousser les simples. Elle a aidé beaucoup de femmes à accoucher. Quand une femme se plie en deux de douleur, que les eaux se rompent à l’aube ou au beau milieu d’une veillée, c’est Maria qu’on vient chercher.
Elle arrive vite, emportant dans un grand torchon de lin tout le nécessaire : ciseaux, ficelle, linge propre, une bouteille de goutte… et ses mains solides. Elle sait s’imposer quand il le faut. Elle sait surtout rassurer, d’une voix douce mais ferme, et poser les bons gestes, au bon moment. Il y a dans sa façon d’être une sorte d’autorité paisible. Elle a vu naître des dizaines d’enfants, parfois dans la douleur, parfois dans la peur, mais aussi dans ces éclats de bonheur où la vie triomphe.
C’est peut-être dans ces moments-là, au cœur de l’hiver ou des moissons, que Maria montre le plus sa force tranquille. Non pas celle des discours, mais celle des actes.

Et en 1908, Arsène s’éteint. Elle a perdu deux fils et maintenant son mari, cet homme à l’humour discret, affable et un peu roublard à qui elle n’a jamais su résister. Comment continuer sans lui ? Elle se réfugie parfois discrètement à l’église, faire une prière, même si l’époque n’est pas favorable aux curés.


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