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Maria et Arsène (5) : Le temps qui passe

 

Janvier 1910 – La crue à Mandeure aussi

Mandeure, avant l’aube.

Mandeure, rue de l'église - 1910
Dans la barque,
 Adélaïde Cartier et Charles Lasalle
Pluie froide, neige fondue : l’accord tragique. Le Doubs gonfle — trop, trop vite. En moins de douze heures il approche la rue de l’église, rase les murs, jusqu’où ? On sort les bottes, on grimace : pas le temps de discuter. Les rivières et les fleuves inondent un peu partout en France. Paris a les pieds dans l’eau, Mandeure aussi. 
Chez les Lasalle, l’eau franchit le seuil. Résultat : cinquante bons centimètres dans la cuisine, la cave transformée en mare. 


Au milieu du désastre, une victime inattendue : la grande horloge comtoise. Elle est toute simple, en bois léger, décorée de
bouquets de fleurs peints. Le balancier barbote, le tic‑tac s’étrangle. Deux jours plus tard, reflux. On frotte, on jure, on jette. L’horloge repart — un miracle de mécanique franc‑comtoise — mais garde une cicatrice marron pile à hauteur de genou. 
Maria récupérera la pendule après le décès de ses parents. La trace ne bougera pas et l'horloge est toujours dans la famille.   


Joseph, la guerre

Joseph Marguier
1914 : son fils Joseph est mobilisé à peine revenu du service militaire. Ce garçon gentil, un peu sourd, est envoyé « aux Dardanelles » comme on disait dans la famille. En 1916, son régiment est dans les Balkans, à Poroy (Poroji en albanais) au nord de Salonique. Lors d’un assaut, Joseph est tué par une balle qui lui perce l’artère fémorale. Il est enterré sur place, mort pour la France et décoré de la croix de guerre. La belle affaire !
Dernier souffle
Maria tient la ferme et le jardin, gère le peu de terres d’Arsène, élève les deux derniers. Henriette épouse André Flénet, un gars du pays en 1917 ; Madeleine se marie avec René Lame en 1919. Ils restent au logis avec Maria.


Anselme travaille à Sochaux, un bon boulot chez Peugeot. Mais quand il passe devant le maire à son tour, en 1924, Madeleine et René lui cèdent la place : c’est au garçon de reprendre la ferme.
Il reprend donc les bêtes et la terre. Marcelle tient la maison et s’occupe des enfants : Paulette, Jeannette, Georges et Andrée. Elle ne connaîtra pas Marcel ni les jumeaux Jean Pierre et jean Claude.
Maria monte d’un étage, s’installe dans la petite chambre du fond — vue sur le potager, assez d’air pour respirer, assez de souvenirs pour meubler les nuits.

Elle s’éteint le 7 avril 1935, à soixante‑dix ans,  Madame Marguier.

Arbre généalogique des Marguier

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