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Maria et Arsène (3) : le mariage, les enfants

Devant le Maire

Elle a vingt-deux ans, une robe en laine fine boutonnée jusqu’au cou, et un chignon tiré à faire pâlir une institutrice. Maria, elle est sérieuse, droite, discrète — et jolie : les cheveux relevés en chignon qui mettent en valeur ses beaux yeux bleus, une broche sobre orne son corsage, et elle regarde l’avenir sans trembler.

Lui, c’est Arsène Marguier. Petit - 1,55 m - large d’épaules, la moustache en sourire et la voix grave. Chez lui, on parle fort, on rit facilement, on connaît les arbres un par un et on respecte les bêtes plus que les notaires. Il arrive sans ses parents, déjà morts, mais avec avec ses frères et sa jeune sœur Joséphine, tout juste descendus de Septfontaines. Il a mis son uniforme bien brossé, son épingle à cravate en corne, offerte par son père. Raide, fier — mais les yeux fondus dès qu’il croise ceux de Maria.

Les noces à la campagne

Maria Lasalle (photo retouchée)

Ce samedi de fin septembre, l’automne hésite. Le Doubs glisse doucement, comme pour s’arrêter regarder. Dans la cour des Lasalle, on a sorti les bancs, les nappes brodées, les bouteilles enveloppées de torchons frais. Tout le monde s’agite. Les sœurs taquinent Maria, les tantes inspectent les nappes, les hommes vérifient le vin. Maria reste digne.

Après la mairie, c’est l’église. Les cloches sonnent pour de bon, pas juste pour la messe. Le curé parle d’harmonie entre le foyer et la nature. Arsène serre la main de Maria comme s’il avait peur qu’elle s’envole.

Maria n’a pas pleuré. Ni pendant la messe, ni pendant les discours. Elle n’a pas ri au moment où l’oncle Joseph Cartier a chanté Le Temps des cerises, vraiment faux. Elle est restée droite. Elle n’est pas du genre à se répandre, Maria. Mais quand tout le monde s’est mis à danser dans la cour, quand la chaleur du vin et des rires est montée d’un cran, elle a reculé d’un pas, levé les yeux, et là — elle a soufflé. Une seconde. Une brève secousse d’émotion.

Et quand il a posé sa main sur le creux de son dos pour l’emmener valser, elle n’a pas bronché. Elle a suivi. Pas parce qu’elle se laissait faire — mais parce qu’elle savait qu’elle marchait aux côtés d’un homme qui avançait.

Elle quittait l’ordre de la maison paternelle, la cuisine rangée au cordeau par Octavie, les silences de son père Charles. Elle quittait aussi ses sœurs : Lucia, Marthe la rigide, Berthe déjà un peu sourde avant d’utiliser une corne de vache pour comprendre ce qu’on dit — cette fratrie bruyante et affectueuse, mais dont elle était l’axe.

C’était un début. Pas une fin de conte.

Un an après les noces, c’est la naissance de Louis. Puis viennent Joseph, Henriette et Antoine.

Une pause (pose) pour la photo

Et la famille se construit, la vie va son cours. Sur cette photo de 1892, on découvre cette petite tribu.

Assise au centre, Maria tient le bébé comme elle tiendrait n’importe quelle chose précieuse mais pas fragile : solidement. Son regard, lui, est droit, presque dur. Pas l’ombre d’un sourire. Et pourtant, dans le pli de ses manches bouffantes, dans la main posée sur le nourrisson, Antoine, dans la raideur de la pose, on sent l’assurance d’une femme qui sait ce qu’elle fait — et qui ne s’en laisse pas conter.

Son mari, Arsène, a cette tête carrée des hommes du bois, pipe à la main et moustache sombre. Il veille debout, une main sur l’épaule de leur fils aîné, l’air de dire : “Tout ça, c’est nous.”

Mais c’est Maria qui tient le centre. Sa robe noire rigide contraste avec les bouilles blondes et chiffonnées des enfants, et même avec le sérieux de son époux. Elle a le port droit, presque altier, mais sans chichis. Elle n’est pas là pour poser, elle est là parce qu’il faut immortaliser ce moment. Et ça lui suffit.


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