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Maria et Arsène (1) : Les Lasalle

Ils venaient de la pierre et du bois, de Réclère et de Septfontaines. Ils ont bâti une maison, une famille, et des silences. Voici Maria Lasalle et Arsène Marguier, ceux qui les ont précédés et suivis.

Une histoire du Doubs, rude et tenace.


Réclère, mars 1797.

Le vent siffle encore entre les granges. La Révolution a débordé des frontières comme un vin trop jeune. À Paris, on guillotine à tour de bras ; ici, dans l’éphémère département du Mont Terrible, on marie en douce. L’église a été mise en location par les nouvelles autorités révolutionnaires. On se réunit dans une maison de pierre sans enseigne, un prêtre catholique, l’abbé Guerraud, officie à la hâte. Pas de cloches, pas de bénédiction solennelle. Juste deux personnes debout devant lui et les témoins.

Lui, c’est Laurent Lasalle, il vient de Paris. Né en 1770, engagé dans l’armée de la République, affecté à la 18e compagnie de la 32e demi-brigade. Il a tout juste vingt-six ans, les bottes encore crottées d’un long déplacement. Élevé à l’ombre des faubourgs, il a quitté Paris pour les plaines et les cols. La guerre, il connaît. L’amour aussi.

Elle, c’est Catherine Bobillot, née en 1761 à Réclère. Elle a trente-deux ans, les traits un peu tirés par la vie. Elle est veuve depuis quatre ans : Pierre Rogues, son premier mari, est mort en novembre 1793, sept mois après leur mariage. Deux mois après le décès, elle mit au monde leur fille, Séraphine . Dans ce coin de pays où la frontière change plus vite que les saisons, elle a rencontré ce jeune soldat, ce Laurent Lasalle, en qui elle a peut-être trouvé une planche, un souffle, ou une chaleur. Et surtout ils n’ont pas attendu pour faire un enfantil y a déjà huit mois.

Et maintenant, le prêtre murmure, les témoins sont là, anonymes, sans lien de sang. L’acte note que le mariage civil a déjà été passé. Cette union, simple sur le papier, dit beaucoup : un soldat républicain français épouse une femme jurassienne du Saint-Empire, dans une zone occupée par les révolutionnaires, par un prêtre qui, lui aussi, prend des risques.

Puis le soldat se fait sédentaire. En 1816, il est naturalisé citoyen de Réclère. La frontière devient racine. Avec Catherine, il aura encore quatre enfants, dont Pierre Lasalle, maçon, et futur père de Maria.

Laurent Lasalle meurt à 76 ans à l’hôpital des pauvres de Porrentruy.

Le reste est une affaire de patience, de ciment, de silences jurassiens. Une histoire de murs montés pierre à pierre, de femmes solides, d’hommes taiseux, et d’un nom — Lasalle — qui repasse la frontière, change de sol, mais ne se perd pas.

Pierre Lasalle, l’homme qui bâtit sur du solide

Pierre Lasalle et Thérèse Folletête
Vers 1865/1870

Il fallait être motivé pour quitter Réclère, petit village suisse accroché aux contreforts du Jura, plus connu pour ses sentiers forestiers et ses rudes hivers que pour ses promesses d’avenir. Mais Pierre Lasalle, né en 1803 dans cette enclave paysanne, n’est pas resté longtemps à garder les vaches dans le brouillard. Il avait vu son père, Laurent, devenir cultivateur dans ces terres du bout du monde. Il a aussi vu mourir bien trop de petits frères et sœurs. Alors il a pris le chemin de Mandeure, à quelques kilomètres, de l’autre côté de la frontière.

Ce n’était pas encore l’Amérique, mais c’était déjà un monde nouveau. Au lieu des sabots dans la boue, il y avait des sabots dans les ateliers. Mandeure et surtout Beaulieu étaient en train de se transformer : les prémices de l’industrialisation, les premières fabriques, les ateliers mécaniques, bref, du boulot. Et du boulot payé. Surtout pour les mains habiles et les bras solides. Mieux : c’était une vie un peu moins risquée que celle des hameaux d’altitude où la mortalité infantile faisait rage.

Pierre s’y marie en 1825 avec Marie Vourron, une fille du village et reconnaît Virginie, la fille de Marie qui a déjà quatre ans. Ensemble, ils auront quatre enfants, dont le dernier mourra à un an. Certains vont pousser plus loin que Mandeure : le deuxième, Auguste, deviendra valet de chambre de l’archevêque de Rennes, le cardinal Place, assez célèbre à cette époque – preuve que les Lasalle savent aussi briller dans les salons feutrés. Enfin, comme valet de chambre. Il revenait parfois à Mandeure. Il apportait des cadeaux, comme ce vélo, une fois pour Noël. Marie s’éteint en 1840, Pierre se remarie en 1850 avec Thérèse Josephte Folletête, de dix ans son aînée et veuve d’un vigneron de Saint Hyppolite. Il meurt en 1884, il avait 80 ans.


Charles Lasalle, l’élégance des champs

Charles Lasalle
Quant à Charles, l’avant dernier fils de Pierre et Marie, né en 1830, il restera sur place, enraciné comme un chêne. D’abord tisserand jusque vers 1870, puis agriculteur. Sur la photo, il a fière allure dans son costume trois-pièces impeccable, canne à la main et chapeau au bout des doigts : il pose avec le sérieux de celui qui veut marquer son statut. Y a-t-il un effort derrière la posture ? Il s’affiche comme un homme accompli, lui qui fabrique de beaux tissus, on peut dire de luxe pour certains. Un tisserand devenu un agriculteur bien installé ?

En 1863, dans un hameau de Noirefontaine au creux de la vallée de la Barbèche, Charles épouse Octavie Cartier. Il a 33 ans, elle 35. Autour d’eux, le murmure de la rivière et la promesse d’un coin de terre à cultiver. Ils auront quatre filles, un garçon — l’aîné, hélas, s’éteindra à dix ans, rappelant que la vie reste fragile, même loin des rudes vallées du Haut-Doubs. A Mandeure, Charles est désormais fermier jusqu’au bout de ses manches : la terre d’ici est accueillante, mais exigeante.

Maria son aînée grandit donc dans cette ferme à mi-chemin entre la tradition rurale et les prémices industrielles voisines. Après elle, arriveront Lucia, future mère d’Apollinaire, dit « le Nénaire » ; Marthe, la mère des Girardot dont Juliette (Gognat) ; et Berthe. Quant à Joseph, le garçon, on dit qu’il se serait noyé dans le Doubs — mais la mémoire familiale hésite peut-être avec le destin de Louis Marguier, le petit-fils de Maria, disparu trop tôt.
Et le 20 septembre 1886, Maria a 22 ans. Elle épouse François Alexandre "Arsène" MARGUIER un garde forestier originaire de Septfontaines, dans le Haut-Doubs.




Voir l'arbre de Maria

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