La révolutionnaire à la totitte
Je vous raconte aujourd’hui l’histoire d’une cousine éloignée, que j’ai connue quand j’étais enfant.
Chaque début d’année, on partait en expédition familiale à Mandeure, le village natal de mon père pour souhaiter la bonne année aux cousins du coin. Parmi eux, il y avait Marie Lasalle. Une vieille dame ? Oui, sûrement. Mais pour nous, enfants, elle était surtout une tornade sonore, installée dans une toute petite maison au pied de l’église, et qui parlait comme personne.
Quand on arrivait, c’était de grands cris de joie, à réveiller les morts. Marie parlait fort – très fort – sûrement un peu sourde. Et nous, on riait d’avance, cruellement comme peuvent l’être les enfants : elle avait un défaut de prononciation assez spectaculaire, paraît-il à cause d’un trou dans le palais. Les « s » devenaient des « t », les « ch » fondaient comme neige au soleil. Résultat : « la totitte aux toux » pour la saucisse aux choux, et l’oncle « Gatton » pour Gaston. Inoubliable.
Mais après les rires, venait l’épreuve : le bisou. Obligé. Marie sentait un peu le vieux – un mélange de naphtaline, de temps passé, et, disons-le, de pissou. Et elle piquait ! Il n’était pas question d’épilation chez la Marie !
Elle servait du thé qui goûtait le placard, avec des biscuits qu’on soupçonnait d’avoir connu les années 50. Mais à la fin, chacun repartait avec un billet de 50 francs, et là, bizarrement, on ne parlait plus de sa barbe.
Et puis il y avait ce détail qui frappait même les adultes : dans ce coin encore rural par certains aspects du Pays de Montbéliard, où les usines Peugeot étaient cependant en pleine expansion, Marie s’affichait fièrement communiste. Elle était abonnée à l’Humanité, et le journal traînait toujours quelque part entre la table branlante et le buffet. On l’imaginait discuter politique avec rage, seule dans sa cuisine, en pleine guerre froide, au milieu de son vieux service à thé.
Cette femme un peu rugueuse avait eu une vie cabossée. Née en 1898 à Mandeure, elle était issue, comme nous, d’une vieille souche familiale installée là depuis un siècle. On sait qu’elle se marie à Cannes, à l’automne 1930 avec un certain Marius Roux. Elle est enceinte. Et le jour même des noces… le mari s’enfuit avec la fille d’honneur. Rideau. Le bébé naît, mais meurt jeune.
On la retrouve à Paris, y travaille, s’accroche, et en 1955, elle épouse un certain Constant Duperier, cuisinier de son état. Le mariage, célébré dans le 15e arrondissement, a des airs d'éclaircie tardive. Constant meurt à son tour en 1968.
On pourrait s’arrêter là, mais un document inattendu en dit long sur le tempérament de cette femme et de son dernier compagnon. En 1933, Constant attaque son employeur devant les prud’hommes. Il réclame des salaires impayés, des heures supp’ et un certificat de travail. L’affaire est embrouillée, le patron envoie un mandataire pas en règle, et pense s’en tirer avec une pirouette juridique. Mauvaise pioche : le tribunal civil lui redonne une chance, en appel, pour qu’il s’explique vraiment. Pas question de se débarrasser d’un ouvrier comme ça. Le dossier est renvoyé devant les juges. Cuisinier, peut-être, mais pas pigeon.
Après cette vie faite de pertes, de luttes, et de désillusions, Marie rentre finir ses jours dans sa maison du village. Elle y meurt en 1981. Seule, sans descendance. Mais pas oubliée.
Parce qu’on n’oublie pas une femme pareille. Une femme au rire de tôle, à la voix unique, à la tendresse rugueuse, touchante. Une vie amère, oui – mais pleine. Une vie cabossée comme un vieux meuble, qu’elle avait tenue droite, debout, bruyante et vibrante, jusqu’au bout.
On a tous eu une vieille tante à moustache dans nos souvenirs. Celle-là, c’était la mienne. Et vous, c’était qui ?
Note linguistique :
Les troubles de prononciation liés à un “trou dans le palais” sont souvent causés par une fente palatine non opérée. Dans les campagnes d’autrefois, peu ou mal soignés, ces défauts devenaient la marque sonore
de toute une vie — parfois moqués, souvent tolérés, toujours inoubliables
Quel tableau parlant, tu nous a bien fait rire et en même temps un peu culpabilisés, du moins en ce qui me concerne. Une vieille tante à moustache ? j'en ai eu une la "Tante Pulsur" (pue le sûr..!)
RépondreSupprimerGatton , il est allé péter ( pêcher ) que de souvenirs !!! Son thé au goût de naphtaline et cette minuscule maison digne d’un conte pour enfant 😀
RépondreSupprimerQuel bel hommage. Chez nous c’était la tante Frumence. Chez elle ça sentait le « luterne » une maison jamais aérée. Avec mes sœurs, nous regardions partout les vieilleries accrochées aux murs. Et cette médaille de St Helène accrochée au dessus buffet. Il était fier Tonton de dire que son père avait combattu avec Napoléon. Et toutes les photos de nos ancêtres, bien rangées sur l’étagère ! Nous aimions y aller. Tonton et ta,Tata sont morts depuis longtemps, mais nous pensons toujours à eux.
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