Je ne suis jamais montée à Paris. Pas une fois. Joseph, lui, s’y est installé en 1903 et n’en est plus jamais redescendu. Pharmacien. Rue Pergolèse, s’il vous plaît. Il paraît que c’était chic. Il m’envoyait des cartes postales avec des chevaux sur les grands boulevards. Moi, j’en avais plein les pattes de marcher dans la boue.
Mais enfin, je ne vais pas me plaindre. J’ai eu ma part de bonheur, et aussi de travail, de lait à écumer, de bêtes à nourrir et de vin à surveiller. Et j’ai bien failli changer de vie, tu sais. En 1908, j’avais 23 ans, et une promesse : Justin François Simonot, un menuisier de Desnes. Il n’était pas bien bavard mais il avait de belles mains, solides, et un sourire irrésistible. Les bans ont été publiés à Desnes, pas à Quintigny. Papa n’était pas ravi, mais il n’a rien dit. Et puis… plus rien. Il en a épousé une autre, deux ans plus tard. Alors j’ai continué. Comme avant, à recoudre mes jupes et traire les vaches.
C’est comme ça, dans la famille. On reste. Depuis Claude, né avant 1730, les Saussard sont accrochés à la terre comme le chiendent au pied des ceps. Mon père, François — on disait Irénée — est né à Arlay en 1849. Il avait quatre ans quand sa mère est morte, et vingt ans quand il s’est retrouvé à marcher au pas pour défendre l’Empire contre les Allemands. C’est pas les décorations qu’on ramenait, c’était des rhumatismes.
Il s’est marié à Quintigny, avec Clémence Messageot. Les Messageot, c’était du bon vin dans des tonneaux fendus. Des vignerons depuis toujours. Mais en 1875, la vigne commençait déjà à tousser. Le phylloxéra est arrivé comme un poison lent, rongeant les racines et les espoirs. Alors on a gardé quelques parcelles, on a vendu un peu de lait, quelques œufs, une vache de temps en temps. Et on a enterré les enfants trop petits.
Henri est mort à six ans. Louis Henri, lui, n’a même pas vu l’hiver. Quand j’étais petite, maman se taisait beaucoup. Elle remuait la soupe sans vraiment la regarder. Je crois qu’elle comptait les absents.
On était cinq à avoir survécu : Joseph le premier, Appoline, moi, et puis… plus que nous. Joseph est parti à Paris faire ses études. Il a eu une bourse, une vocation, et un mépris discret pour les sabots crottés. Il m’écrivait que je devrais venir, qu’il y avait des métiers pour les femmes. Mais je n’avais pas envie de me faire siffler dans un laboratoire. Et j’aimais mes collines, mes vaches, mes dimanches à Saint-Didier. Même avec les mains rouges de lessive.
Adrien, un bébé… et la suite
En 1910, j’ai dit oui à Adrien Trecour. Un gars d’ici. Quarante et un ans, le célibat bien installé, et moi vingt-cinq. Trois mois plus tard, Marie naissait… Tu fais le calcul que tu veux. On a signé le contrat de mariage en février, et en octobre, on s’est mariés. Une belle journée d’automne, avec un peu de brume sur les coteaux. Il y avait mon oncle Auguste, déjà rentier à 54 ans, en velours côtelé. Et Joseph, revenu de Paris, tiré à quatre épingles avec ses gants blancs. Les témoins d’Adrien, c’étaient ses cousins : Charles, le fils d’Ernest, le maire, et Ernest Farjon, le fils de la demi-sœur de son père. Une grande famille, les Trecour, un peu comme nous : des noms qui tournent en boucle, et des secrets qu’on ne dit pas.
Adrien… ah, Adrien. Il avait eu son brevet, ce qui à l’époque faisait lever les sourcils : un paysan avec un diplôme, ça se remarquait. Il parlait bien, choisissait ses mots comme d’autres choisissent leurs outils, et avait toujours de l’allure, même pour aller curer l’écurie. Mais il avait aussi le coup de sang facile : un courrier égaré, un chemin boueux, un gel au printemps, et c’était parti. Le courrier, surtout : il enrageait qu’il arrive chez “l’autre” Trecour du village. Il a même essayé de faire rajouter un “T” à notre nom pour que la Poste se tienne tranquille… Autant te dire qu’il a perdu la bataille.
Marie, notre aînée, il l’adorait. Il lui achetait des robes, écrivait sur elle dans son journal quotidien — car il en tenait un, tous les jours, comme on laboure un champ : avec méthode. Auguste, né en 1912, y apparaît à peine… ça, je ne m’explique pas. Quand il ne râlait pas contre les prix du lait ou les “péquenauds de Saint-Didier” qui lui coupaient le chemin, Adrien était fiable, solide. Pas démonstratif, mais présent. Et toujours cette écriture bien nette dans son cahier, même au retour de la guerre, après quatre années mobilisé loin de nous.
Mes enfants, ma lessive, mes dimanches à Saint-Didier
Quand Auguste est né, en 1912, j’étais déjà bien lancée dans le métier de mère. Ce n’est pas la peine de faire de grandes phrases : on n’a pas le temps, et ce n’est pas payé. Une naissance, une lessive, une traite. Adrien, lui, était solide, pas très bavard non plus, mais fiable. On n’était pas des amoureux de roman, mais on se comprenait. Il savait quand je fatiguais, je savais quand il râlait pour rien. Et on se taisait ensemble en regardant tomber la pluie sur les vignes.
On habitait à Saint-Didier, dans une maison sans prétention, mais avec une cave fraîche. Le village vivait lentement. On connaissait les voisins, les heures des cloches, les histoires de famille qui ne mouraient jamais. Je m’occupais du potager, des enfants, des bêtes. Parfois, je prenais un moment pour lire les lettres de mon frère Joseph. Il écrivait bien, avec des mots que je ne comprenais pas toujours. Il me parlait d’analyses, d’ordonnances, de conférences. Il gagnait sa vie proprement, en blouse blanche. Moi, je gagnais la mienne avec les mains dans la cendre.
Il revenait au village pour les enterrements et quelques fêtes. Il nous apportait du chocolat, des savons qui sentaient trop fort, et parfois une photo de Jeanne, sa fille, bien coiffée et bien pâle. Je sentais qu’il me regardait avec une sorte de tendresse condescendante, comme on regarde une vieille chèvre encore bonne à traire. Mais je ne lui en voulais pas. Il faisait partie d’un autre monde. On avait quitté la même terre, mais il l’avait secouée de ses bottes pour de bon.
Moi, je n’ai jamais quitté le Jura. Même quand la guerre est revenue, avec son vacarme et ses listes de morts. Adrien a été mobilisé en 1914, comme les autres. Il n’a jamais vraiment voulu en parler. Il est revenu maigre, silencieux, un peu tordu du dos. Mais il est revenu. Beaucoup ne l’ont pas fait. Mon beau-frère, mon cousin, le fils du voisin, tous restés là-bas, dans la boue ou sous une plaque gravée.
En 1921, Jeanne est arrivée. Ma dernière. Dix ans après la première. Je ne l’attendais plus, et elle est venue comme une surprise, comme une revanche. Marie, l’aînée, a pris ça comme une trahison. Elle voulait être fille unique, je crois. Mais Jeanne était douce, un peu fragile. Elle a failli nous quitter elle aussi, à cause d’une méningite. Elle s’en est sortie, mais ça n’a plus jamais été pareil. Le visage un peu déformé, elle n’a jamais pu vivre seule.
Et puis, il y a eu les années 30. Le lait ne valait plus rien. Les vaches faisaient plus de dépenses que de bénéfices. Adrien râlait contre les prix, contre les impôts, contre les Parisiens qui n’y connaissaient rien. Il ne parlait pas beaucoup, mais quand il parlait, c’était pour dire vrai.
Je n’étais pas de celles qui allaient aux réunions politiques, mais je lisais le journal. Et je savais que le monde changeait. Qu’on parlait de syndicats, de socialisme, de retraite des vieux. On en riait un peu dans la famille : ici, la retraite, c’était quand on mourait.
À force, on avait fini par faire partie du décor
Adrien et moi, c’était la maison à l’angle de la rue, le linge sur son fil, le vieux poêle qui fumait l’hiver. On ne roulait pas sur l’or, mais on n’a jamais manqué. Une ferme propre, du bon bétail, de quoi recevoir dignement. Pas de dettes. Pas de plainte. Adrien disait toujours : « On vit mieux quand on vit à sa mesure. » Il avait raison.
Nos enfants grandissaient. Marie est devenue une belle jeune fille, sérieuse, travailleuse, avec la voix un peu sèche et les yeux qui voyaient loin. Elle ressemblait à sa grand-mère. Auguste, lui, était plus souple, plus ouvert au monde. La fanfare, les copains... Jeanne, la dernière, restait fragile. Elle avait gardé des séquelles de sa méningite : un peu lente, un peu ailleurs. Mais douce quand elle n’avait pas ses crises, et toujours près de moi.
Quand Marie s’est mariée en 1935 avec Georges Ethevenaux, il y avait de quoi être fiers. On a sorti la belle vaisselle, et un repas digne de l’évènement. Le menu a été conservé. On a fait un vrai banquet ! On voulait marquer le coup. On pouvait se le permettre.Mais je sentais bien que chez les Ethevenaux, on nous regardait d’un œil un peu… prudent. Georges était gentil, rieur, presque trop. Sa mère, Marguerite, se demandait si Marie ne le dominerait pas, avec son fichu caractère. Et Jeanne… Jeanne faisait peur. Elle ne disait pas un mot, restait assise sans bouger. J’ai surpris Marguerite qui la fixait, l’air soucieux. Elle n’a rien dit, mais je l’ai compris. Est-ce qu’elle craignait que ça revienne dans le sang ?
Marie est partie vivre à Montalent. Une pauvre maison, pas bien grande, mais elle l’a tenue comme un bijou avec l’aide d’une bonne tout de même. Avec Georges, ils revenaient parfois au village, toujours avec des œufs ou un petit quelque chose pour nous. Et puis, en 1946, changement de décor : ils reprennent l’« hôtel Lorenne » à Mandeure, près de Montbéliard. Hôtel, c’est vite dit : c’était surtout un bistrot, avec une grande salle à l’étage pour les banquets et quelques chambres louées à l’année à des hommes seuls. Mais pour nous, c’était une audace ! On imaginait Marie, derrière son comptoir, et ça faisait l’admiration de la famille. On s’étonnait seulement de ce « Monsieur Jérôme », un homme de Mandeure, dont elle parlait souvent et qui, peut-être, n’était pas étranger à l’affaire.
Auguste, lui, est resté au village. Un bon fils, travailleur, mais pas pressé de se marier. Il a attendu ses 34 ans pour dire oui à Jeanne Masson, une jolie blonde de 21 ans. C’était aussi en 1946. À peine mariés, Jacques est arrivé, puis Annie en 1948. Dans la maison, Jeanne – ma Jeanne – vivait toujours avec nous. Pas toujours simple, mais c’était la famille.
Je ne verrai pas mon fils Auguste partir avant moi. Il est mort en 1958, à 46 ans seulement. Une injustice de plus, comme si la terre ne nous avait pas déjà assez pris.
Adrien est mort en décembre 1949. Dans la maison, entre deux réveillons. Je lui ai tenu la main jusqu’au bout. Il n’a pas dit grand-chose. Mais je crois qu’il était prêt.
Trois mois après, j’ai eu la fièvre. La typhoïde, a dit le docteur. Le genre de maladie qu’on ne pensait plus d’actualité. C’est moi qui l’ai transmise à André, mon petit-fils. Il s’en est sorti. Pas moi.
Je suis partie un matin de mars 1950. Sans fleurs, sans plainte. Juste une lumière pâle sur les vignes, et le souvenir d’une vie bien remplie, même si personne n’en fera un roman.
Mais toi, qui lis ces lignes, tu sais. Tu sais
qu’il y a eu Angèle, fille de Clémence et d’Irénée, sœur de
Joseph le pharmacien, épouse d’Adrien l’élégant râleur, mère
de Marie, Auguste, Jeanne. Une vie pas très loin des pierres, du
bois, et du pain chaud.
C’est tout. Et c’est déjà ça.


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